Petite Collection du

TRISTAN BERNARD

COUTES

Bantruche

EJ

Illustrations de VALLOTTON

1

60 centimes.

CONTES

de

BANTRUCHE

et d’ai I leu rs

M. TRISTAN-BERNARD, par lÉANDRE.

TRISTAN BERNARD

COflTES

DE

Pantruche

(^lluôtiaiiona^ dej^ (^ . ^ Clllottoil

PARIS

F. JUVEN ET C‘% ÉDITEUR 10, RUE SAINT-JOSEPH, 10

1897

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C O N TES

DE

P ANTRU CHE

et d’ailleurs

Le Prestige des Banknotes

Quand James arriva dans nos murs, il possédait quinze louis en tout. 11 eût pu subsister deux mois et chercher une place en battant le pavé, qui ne se tient jamais pour battu.

Il préféra embrasser, dès Pabord, une carrière élégante et difficile, qui demande beaucoup d’ingéniosité et divers autres dons de nature, la carrière absorbante entre toutes, qui ne laisse ni loisirs, ni vacances. Il se consacra bravement à l’oisiveté.

II

, Il se procura un complet de voyage, une belle malle d’occa- sion, couverte d’étiquettes d’hôtels suisses ou méditerranéens, et vingt sous de vieux papiers, pour rendre cette malle pesante.

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CONTES DE PANTRUGHE

Puis, il héla iiii fiacre h galerie, et se fit conduire, lui et son bagage, dans un hôtel fashionable, r Hôtel des Princes Noirs et des Tigres de Norvège,

Y ayant retenu un petit appartement bien exposé^, il allongea aux valets trente francs de pourboire, sur les cinquante qui lui restaient. Il résolut de prendre pension au restaurant Jimmy.

Il se commanda chez Duvahs, l’excellent tailleur canadien, une dizaine de vêtements, redingotes, jaquettes, smokings, pet-en-l’air, habit de soirée, culottes de cycle, culottes de che- val, tâta minutieusement les étoffes, et discuta la coupe avec un air hiératique.

Si le prince de Galles eût vu les cravates et les chemises que James se commanda chez Teminore, il eût, dans le désespoir de la défaite, abdiqué toute prétention à l’élégance, et se fût habillé, séance tenante, en ouvrier ferblantier. Feu Brummel, lui-même, en voyant les belles chaussures vernies de James, eût laissé échapper une éructation bruyante, si cette marque d’in- tempérance ou de dépit n’était interdite à ceux dont l’estomac a des raisons posthumes pour ne fonctionner plus.

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MI

Contre la somme de trois francs, im employé du télégraphe remit à James dix cartes ouvertes. James en écrivit la suscrip- tion d’une écriture chaque fois différente. Puis, il se les adressa à son hôtel, à des heures il se doutait bien qu’il n’y était pas.

Jusqu’à sa rentrée, cés cartes traînent sur le bureau à portée de l’œil indiscret de la patronne.

D’une écriture nette et posée :

Cher monsieur James,

Votre enchère n'est pas couverte. Le château et ses dépendances vous restent, ainsi que les cent soixante-dix bœufs.

ViNAiGRET, notaire.

Et ces quelques mots, en caractères hâtifs, mais princiers : Cher James,

On ne vous voit plus, Vme^ donc déjeuner:

Henri d’Orléans, duc d’Aumale.

D’une grande écriture longue :

Quel beau collier de perles, beau chou! Tu me gâtes l Viens ce soir. '

Frédégonde de BrunehauLt

IV

Une après-midi, James passe chez son tailleur :

Auriez-vous mille francs dans votre caisse? Je vous les rendrai à cinq heures et vous m’éviterez la peine d’aller jusqu’à la Banque.

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CONTES DE PANTUUCHE

Voilà des choses qu'il ne faut jamais dire à des gastralgiques. Le visage de rexcellent Duval’s devient terreux comme un sou- lier de jardinier. Mais il réfléchit qu’il s’est enfoncé à fond en livrant une commande de trois mille francs de vêtements. Refuser de prêter cinquante louis, ce serait s’avouer à lui-même qu’il a fait une affaire hasardeuse. Et les mauvaises affaires sont très mauvaises pour l’estomac. 11 préfère allonger les mille francs sans ardeur.

James passe alors au bureau de son hôtel : a Avez-vous des lettres pour moi, madame Tibère? » Puis, négligent, tirant son portefeuille : (( Faites-moi donc chercher de la monnaie de mille francs, des billets et des louis. ))

Il entre une demi heure après, comme par hasard, chez son chemisier. Brillant morceau de critique sur les derniers cols livrés. Puis, désinvolte, tirant son portefeuille et des louis : (( Donnez-moi donc un billet de mille pour toute cette monnaie, qui m’embarrasse. )) Le chemisier dit, en riant bassement : (( Il y en a bien d’autres qui voudraient être embarrassés comme vous. »

James entre, l’instant après, chez Odessa. Elégie, reprise en

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chœur, sur ce thème : la fragilité des bottines vernies! Puis James, machinal, tirant son portefeuille : (( Auriez-vous deux billets de cinq cents pour un de mille? »

Au restaurant, maintenant. Il y pénètre d'un air distrait. La dame de la caisse, sur sa demande, lui remet dix billets de cent francs pour ses deux billets de cinq cents.

A cinq heures moins le quart, il rapporte les cinquante louis au tailleur, qui en agonise de joie et s'excuse d'une voix défail- lante :

Pourquoi vous être pressé? Vous m'auriez remis la somme un de ces jours. Enfin!

V

James, satisfait d'avoir consolidé son crédit, s'offre en sup- plément, à son dîner, une bouteille de champagne que la dame de la caisse inscrira joyeusement à son compte.

Le Collectionneur

I

Un matin cTavril, mon ami Lartiilenr adopta .nn enfant de quelques mois. 11 se trouvait dans les conditions légales, n'ayant pas d'enfant vivant.

Puis, il se dit : a Maintenant que j'ai un enfant adoptif, ne serait-il pas bon que j'eusse également un enfant naturel? » Il en toucha deux mots à une modeste ouvrière, sa voisine de palier. Elle lui donna, le terme accompli, un enfant naturel, qu'il alla reconnaître à la mairie.

Après le baptême, il rentre chez lui tout soucieux : (( J'ai bien, pensait-il, un enfant adoptif et un enfant naturel, mais je n'ai pas d’enfant adultérin.

(( Au fait, acheva-t-il, mon notaire n’est-il pas marié? Si je me faisais présenter à sa femme? »

Ce qui fut dit fut fait. 11 fut bientôt en bons termes avec la notairesse.

Un soir, comme il dînait chez ses parents, il eut, après le potage, un sursaut. « Sapristi! se dit-il en lui-même, je n'ai pas d'enfant incestueux! )) Justement, il lui restait encore une sœur non mariée, et il put se procurer à peu de frais un enfant parfaitement incestueux, qui n'était pas adultérin.

CONTES DE PANTRUCHE ET D’AILLEURS

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Cependant, les puritains commençaient à le regarder d’un mauvais œil.

II

Alors il se dit : (( Faisons taire les langues et prenons femme. »

Mais il s’agissait de s’assurer tout d’abord un enfant légitimé. Il entreprit donc la séduction d’une jeune fille très bien, et ne l’épousa qu’après qu’elle lui eut donné un petit garçon qui fut aux termes de la loi, un enfant légitimé. Puis il la rendit mère une seconde fois, pour avoir un enfant purement légitime.

Il vivait en paix, avec sa compagne, dans une petite maison de Neuilly. Autour de lui jouaient l’enfant adoptif, l’enfant naturel, le légitimé, le légitime, voire l’adultérin, que lui envoyait souvent la notairesse, et aussi Gaspard, l’enfant inces- tueux, qui l’appelait papa le lundi, le mercredi, le samedi, et mon oncle les autres jours de la semaine.

III

Lartilleur n’était pas complètement heureux, car souvent la santé de ses enfants le mettait dans des transes douloureuses. Il craignait qu’un malheur n’arrivât à l’enfant naturel et ne dépareillât ainsi sa collection.

Vivant en état de mariage, il ne pouvait donner le jour qu’à des enfants légitimes ou adultérins, et, pour remplacer, à l’occa- sion son bâtard, il eût été contraint de se séparer de sa femme (par les moyens toujours pénibles du divorce ou du meurtre).

Quant à la mort de l’enfant adoptif, c’était un cauchemar pour lui que d’y songer. Pour se trouver à nouveau dans les

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CONTES DE PANTRUGHE

conditions légales, et adopter un autre enfant, il lui eût fallu primitivement supprimer tous les siens, et recommencer sa col- lection.

IV

Cependant, le ciel le bénit. La santé de ses enfants demeura florissante, et il vivait en paix, tel un patriarche, au milieu de cette famille de bric-à-brac.

On le rencontrait assez souvent dans le monde, dans les salons académiques et les diverses ambassades, il aimait à vanter sa petite famille.

Un soir, au fumoir. Le Blafard ricana.

Pas très complète, tu sais, ta fameuse collection? Il y manque un numéro important.

Je voudrais savoir lequel, riposta Lartilleur d’un ton très assuré.

Il y manque, continua Tautre, un enfant posthume.

Lartilleur blêmit à cette parole.

Et prends garde, acheva froidement Le Blafard ; à suppo- ser que tu meures subitement, sans que ta femme soit grosse, il est à présumer que l’enfant posthume manquera toujours à la série. D’autre part, si tu la fécondes et si tu oublies de mou- rir, tu seras père de deux enfants légitimes. Un numéro double : triste gaffe pour un collectionneur !

Lartilleur se leva d’un trait. Il passa dans un salon voisin, sa femme jacassait paisiblement avec des dames du haut monde, et, d’un ton impératif :

Adèle, rentrons chez nous. Illico !

Quelques temps après, nous apprîmes que Lartilleur s’était mortellement blessé en jouant avec une arme à feu, dont il avait

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imprudemment pressé la gâchette au moment même le canon se trouvait entre ses dents. Il laissait plusieurs enfants de diffé- rents lits et Tespoir dùm enfant posthume.

La succession, avec des héritiers si divers, ne manqua pas de s'égarer dans la forêt des articles du Code et fit la rencontre du Fisc, qui Favala tout entière, gloutonnement.

La famille de Lartilleur se trouvait sans ressources. Mais il avait prévu ces difficultés et léguait sa collection aux Enfants assistés du département de la Seine.

Qu’est-ce qu’ils peuvent

bien nous dire ?

Telle était la question que se posaient les savants, réunis au congrès de Pampelune pour chercher les moyens de communi- cation possibles entre la planète Terre et la planète Mars. L'ac- cord s'était fait sur ce point, que les signes lumineux observés

à la surface de^jMars étaient bien. des signaux à notre adresse, dont il s'agissait de trouver le sens. Et ce n'était pas douteux : pourquoi voulez-vous qu'une planète perde son temps à s'éclai- rer ainsi a giorno, si ce n'est pour converser avec d'autres planètes ? -

CONTES DE PANTUUCHE ET D’AILLEURS

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Le docteur Isidorus présenta une motion, qui fut adoptée à r unanimité.

(( Admettons, disait ce savant docteur, que les Martiens sont beaucoup plus avancés que nous dans la voie du progrès et qu'ils se sont rendu compte, par des moyens perfectionnés de téléphonie et de téléphotie, de tout ce qui se passe à bord de notre planète. Risquons donc le coup et écrivons-leur én fran- çais. Ça ne nous coûtera jamais que vingt-deux milliards !

Pour écrire à des gens qui habitaient si loin, il fallait se pro- curer une feuille de papier énorme et surtout un endroit très plat pour l’étaler. On choisit l’endroit classique pour une expé- rience de ce genre, les déserts de l’Afrique centrale ; on supprima des oasis, on rasa des villages de nègres, pour empêcher que l’immense feuille fît des plis. Par la même occasion, on civilisa dès quantités de noirs, et l’on convertit au végétarisme tous les cannibales del’Ouandsi, de l’Ouandgéet de l’Ouandga, si friands jusque-là de chair humaine qu’ils nourrissaient de leurs propres oreilles leurs ventres affamés.

On réquisitionna tous les produits des fabriques d’encre, si bien qu’en Europe l’encre maiKpia. Séverine dut écrire sur l’écorce des arbres ses éloquents appels à la charité publique, durant que des tambours de ville, pareils aux anciens rapsodes, déclamaient dans les carrefours de Limoges, des Andelys ou de Loudéac les alexandrins de M. François Coppée.

Quand on eut rendu, par des procédés chimiques, l’encre par- faitement lumineuse, d’immenses rouleaux, traînés par des bœufs, l’étalèrent pour former les lettres sur la feuille de papier. Ce travail dura près de quatre mois. Comme les signaux de Mars continuaient de plus belle, on avait décidé d’envoyer d’abord cette brève interrogation :

Plaît-ü ?

Chacune de ces lettres mesurait cent lieues de hauteur. Et

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CONTES DE PANTRUGUE ET D’AILLEURS

Ton prit soin de mettre sur les i des points d’un diamètre tel, (pi’une armée tout entière y pouvait évoluer.

L’inscription terminée, on attendit au grand observatoire du (iabon la réponse de la planète Mars. On n’attendit pas long- temps. Vingt quatre heures après, courrier par courrier, la réponse de Mars arriva par lettres lumineuses isolées, qui appa- raissaient l’une après l’autre, de quart d’heure en quart d’heure. L’observatoire les télégraphiait aux Terriens surexcités.

Or, la réponse à la question : Plaît il? disait simplement :

Rien.

On étala dans l’Afrique centrale une nouvelle feuille de papier, sur laquelle on écrivit ces mots (le travail dura sept mois) :

Alors ^ pourquoi nous faites-vous des signes?

Mars répondit :

Ce n'est pas à vous que nous parlons. C'est à des gens de la planète Saturne.

Gangrène des paletots

et Névrose des bottines.

Une récente chronique scientifique du Temps signalait, dans un journal industriel, (( une étude pleine d'aperçus nouveaux sur une maladie connue et inexpliquée des chaudières à vapeur : on la nomme la corrosion par pustules )).

(( C'est là, ajoute notre confrère, une vraie maladie, analogue à la variole des humains!.. Vos bouillottes se garnissent d'am-

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CONTES DE PANTRUGHE

poules OU de pustules... Les ampoules crèvent, grêlant la tôle... 11 arrive souvent qu’une chaudière au repos contracte de sa voisine une maladie pustuleuse. ))

Courteline nous a dit jadis l’histoire réjouissante d’un aliéné qui (( fait des hlagues » h des objets domestiques. Ne raillons plus, désormais, puisque ces compagnons inanimés de notre existence ont, eux aussi, leurs souffrances et leurs deuils.

Le savant Gugli Meyer, au cours de sa vie d’étudiant, a recueilli d’intéressantes observations sur la maladie poisseuse des tables de café, cette affection terrible qui se communique aux paletots par les coudes.

Il résulte de nombreuses expériences faites par le docteur Saint-Grasy sur les prisonniers du Dépôt, que le séjpur des fortifications, arches des ponts et bancs de gare, est moins

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favorable aux vestons et aux redingotes que la fréquentation exclusive des salons d'ambassades.

On sait, d'autre part, que les longues veilles et les orgies ne conviennent pas toujours au tempérament un peu fragile des devants de chemise. A la suite de repas prolongés, ils contrac- tent diverses maladies cutanées (plaques vineuses, etc.). Les chapeaux hauts de forme, eux aussi, s'accommodent assez mal des expéditions nocturnes dans les brasseries et lieux de plaisir.

Certaines personnes ont l'habitude de mettre leurs semelles de bottines en contact avec le trottoir. Il en résulte à la longue un danger réel. En effet, plusieurs de nos correspondants ont remarqué qu'il se produisait un amincissement progressif de la semelle, susceptible de .dégénérer en une ulcération très grave.

On a constaté, dans un autre ordre d'idées, que les pardessus d'hiver finissaient par devenir très impressionnables, malgré leur rude aspect. J'en ai connu un qui s'est mis à dépérir tout à fait, faute d'avoir pu se consoler de la perte successive de tous ses boutons, dont chacun laissait en s'en allant un grand vide...

J'ai observé, pour mon compte, un phénomène étrange, qui relève plutôt de l'étude des maladies mentales : c'est l'effet du beau temps sur l'état cérébral des parapluies. J'ai essayé, à diverses reprises, d'acclimater chez moi un parapluie. Dans les premiers temps il revenait régulièrement au logis, avec la docilité exemplaire d'un caleçon ou d'un gilet de (lanelle. Mais, si le temps se mettait au beau au cours de notre promenade, il se produisait, chez mon parapluie, une amnésie bizarre : il oubliait totalement le chemin de la maison.

Ne terminons pas cette courte étude sans signaler le pouvoir d'hypnotisme que peuvent acquérir certains individus sur les objets domestiques. Une dame, qui demeurait sur mon palier, charmait absolument les ombrelles, les mouchoirs de batiste et

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CONTES DE PANTRUCHE ET D’AILLEURS

les presse-papiers, qui quittaient un à un les grands magasins pour la suivre jusque chez elle. Ce cas intéressant lui valut la visite de c[uelques curieux, et même de notre commissaire de police, lequel s’intéressait beaucoup à ces questions spéciales.

Apparitions

Quelques mois après la mort de ma tante Coromandel, je fus pris d’un grand désir de revoir la chère dame. On me donna l’adresse d’un médium de Vaugirard, la veuve Amédée.

C’était une personne de forte taille, remarquable par un énorme nez crochu.

On me fit écrire sur un registre mes nom et prénoms et ceux de mes père et mère. Puis on me conduisit dans une assez grande pièce tendue de noir, la veuve Amédée me demanda quelques renseignements sur ma pauvre tante Coromandel.

Ne se coiffait-elle pas de bandeaux noirs? Je répondis que je l’avais toujours connue avec des cheveux blancs.

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CONTES DE PANTRüGHE

Ces renseignements obtenus, la veuve Amédée, que les es- prits travaillaient, parut soudain défaillir et promena autour d'elle des yeux égarés. Elle eut encore assez de force pour me prier de m’asseoir auprès d’une petite table.

La lumière s’éteignit et des mains me garrottèrent dans l’ombre. Deux ou trois minutes s’écoulèrent.

Puis, j’entendis de faibles gémissements. Une blanche clarté prit une forme dans un angle de la pièce. Et je distinguai bientôt, à quelques pas de moi, une dame bien bâtie, pourvue

d’un grand nez et coiffée de cheveux blancs crespelés. Cette dame me dit d’une voix chantante : Bonjour, cher enfant !

Je pensai alors que cette personne de forte structure pouvait bien être la tante Coromandel, que son séjour dans l’autre monde avait changée considérablement, modifiant par des in- fluences funèbres jusqu’à la forme de son nez, qui, d’humble- ment camard, était devenu impérieux et crochu.

Nous entamâmes, le fantôme et moi, une conversation assez banale. Je demandai à la tante Coromandel si elle se plaisait dans l’autre monde. Elle me confessa qu’elle y était mystérieu- sement tracassée par des embarras d’argent. Elle me demanda donc de lui prêter cent vingt-cinq francs, que je dus déposer à

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côté de moi sur une petite table, en me servant de mon bras droit qu’en me garrottant, on avait précisément laissé libre.

L’ombre prononça alors des paroles vagues et sembla s’en- foncer dans le mur. Quand la lumière se fît dans la chambre, tout vestige avait disparu de la tante Coromandel et des cent vingt-cinq francs. *

Quelques instants après, M°i®Amédée rentra dans la chambre et m’avoua qu’elle se sentait travaillée par de nouveaux esprits. Tout retomba dans l’obscurité, et j’aperçus bientôt un vieillard au nez crochu, lequel se fit connaître comme feu mon grand-père. Lui aussi, malheureusement, avait des embarras d’argent, et me pria de lui laisser cent vingt-cinq francs sur la petite table. Il me demanda, en bloc, des nouvelles de la famille, d’une voix chantante, et disparut dans le mur.

Lorsque revint M‘"®iVmédée, je la remerciai, secouai vigou- reusement mes ficelles, et m’apprêtai à prendre congé. Mais le médium encore une fois parut en proie à un trouble étrange.

Ah! ah! dit-elle, j’entends votre grand’mère qui s’approche à pas rapides.

Eh bien! me hâtai-je de répondre, vous lui présenterez mes excuses. J’avais, certes, le plus vif désir de la voir, mais il est quatre heures moins le quart, et un rendez-vous très urgent m’appelle loin d’ici à quatre heures.

Stratégie Chinoise

Le gouvernement chinois, ayant reçu d'une fabrique d'armes européennes trois cent mille fusils nouveau modèle, les fit orner chacun de trois clochettes. Et c'est ainsi qu'un matin du der-

nier septembre, neuf cent mille clochettes tintèrent et retintèrent dans la vaste plaine de Lao-Tsin.

Le généralissime Hang-Hang, suivi de sa brillante escorte.

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s’avança sur une colline fleurie et s’apprêta à donner le signal du combat.

Parmi les reporters mêlés à l’escorte se trouvait mon ami Sa- ladier, rédacteur militaire au journal VEleveur d'abeilles. Il sui- vait d’autant plus curieusement les opérations, qu’il n’entendait rien à la stratégie chinoise.

Le général Hang-Hang leva bien haut son sabre- bicuspide, et s’écria :

You-Tchi!

Ce qui voulait dire :

(( Sur le dix-huitième escadron du vingt-deuxième régiment, formez la masse! ))

Le commandement : (( You-Tchi » ! fut répété par le général

Ti-Tzing, puis par le général Tao-Pé, puis h l’infini par d’autres chefs de corps. Les troupes se mirent en mouvement, et les neuf cent mille clochettes tintèrent à nouveau dans la plaine. Hang-Hang s’écria ensuite de sa voix forte :

Nao-Tchin!

Ce qui voulait dire :

(( Sur la droite de la cavalerie formez-vous en bataille ! »

Les généraux répétèrent : (( Nao-Tchin ! » et toute l’armée vint

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CONTES DE PANTRUCHE ET D’AILLEURS

se ranger en bataille le long de la rivière Hu-Hu-Han, vis-à-vis de Tarmée japonaise.

A ce moment, mon ami Saladier se trouvait près du généra lissime. Un grain de poussière entra dans la narine droite du- dit Saladier et le fit éternuer d’une façon formidable (Atchim !)

Alors les généraux Ti-Tzing et Tao-Pé s’écrièrent :

Ha-Tchim!

Tous les chefs de corps répétèrent Ha-Tchim ! et, avant que Hang-Hang pût émettre un commandement contradictoire l’armée opéra un mouvement tournant qui l’amena sous le feu direct de l’artillerie japonaise. En moins d’une minute, trente- cinq mille Chinois jonchèrent le champ de bataille.

Le reste de l’armée battit en retraite. Seuls les trente-cinq mille cadavres restèrent dans la plaine. Ils avaient tous de belles nattes de cheveux, pour que l’ange chinois de la mort pût les emporter commodément dans l’autre monde.

Mais l’ange chinois de la mort eut le tort de ne pas se presser, et fut devancé par Harvey, Jim and C°, marchands de cheveux à Shanghaï, qui arrivèrent avec une bonne équipe et quelques tombereaux, et coupèrent tranquillement les trente-cinq mille nattes.

Une Semaine bien remplie

C'est lundi dernier que nous avons conduit au Père-Lachaise mon oncle Mathias, un homme qui se croyait déjà du meilleur

monde, et qui est parti pourtant pour un monde meilleur. Nous lui avions prédit que son habitude de boire de beau de Seine lui jouerait une vilaine farce.

La veuve Til)ère, enterrée mardi dernier, ne buvait, elle, que de beau de la Vanne. Pouvait-elle prévoir que la Vanne, jadis si dédaignée des microbes, deviendrait bientôt aussi fréquentée que la Seine elle-même.

Mercredi, ce fut le tour de Groneau, mon notaire, qui, sur le conseil de son médecin, avait fait bacquisition d’un filtre. Mais, aux dernières nouvelles hygiénistes, rien n’est si dangereux que les bougies des filtres. Les rendez-vous des microbes de bonne compagnie se donnent tous en ce poreux séjour.

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CONTES DE PANTRUCllE

C'est à Montparnasse qu'on a enterré jeudi mon vieil ami Mexi({ue. Quelle fatalité de boire de l'eau minérale à ses repas! On n'ignore pas que des eolonies microbiennes (très élégantes)

s'introduisent dans les eaux minérales, pendant la décantation et la gazéification rendus de V Académie de médecine,

séance du 28 mars 'i89i).

Le baron Barron s'était mis résolument au régime de l'eau

bouillie. Aussi, ça n'a pas traîné. L'eau bouillie est des plus indi- gestes. Au bout de trois semaines, l'estomac du baron se ballonna, son intestin grêle s'enfla et se travailla, pour égaler le gros intes- tin en grosseur. Ils’cnflatantque le baron en mourut. Vendredi, un petit groupe d'amis l’accompagnait au four crématoire.

Avec Godeau, j'étais plus tranquille. Une buvait que du vin.

ET D’AILLEURS

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Et pourtant, samedi, nous avons conduit Godeau au Papa-La- chaise! Il ignorait, cet homme confiant, qu'il avait pour vigne- ron un capricieux dilettante, baptisant son vin tour à tour avec de l'eau de puits, de l'eau de rivière, de l'eau filtrée, de la vieille eau minérale, et même avec de l'eau de vaisselle, en manière d'eau bouillie.

La Politesse et l’Amitié

I

Georges d’Oreste et Maxime Pylade ont été présentés Pun à Pautre, un de ces derniers étés, à la terrasse du café Canadien. Georges d'Oreste et Maxime Pylade sont deux jeunes hommes bien élevés, de riche famille. La présentation faite, chacun d’eux.

devant son porto blanc, se tint un peu gourmé, pas du tout entamé par la chaleur, les cheveux partagés en bandeaux, le cou très entouré de cravate.

Ils se découvrirent des amis et des goûts communs, et prirent rendez-vous timidement, pour une date prochaine. Ils s’en

CONTES DE PANTRUGHE ET D’AILLEURS

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imposaient mutuellement, et chacun tenait à se hausser dans Testime de Tautre.

Au moment de payer les consommations : C’est à moi, s’écria l’un. Pardon, c’est pour moi, riposta l’autre.

Voyons, reprit d’Oreste, je n’admettrai pas ça.

Je vous assure que vous me désobligerez, repartit Pylade.

Prenez, garçon!

Non, non! Tenez, garçon !

Patient, le garçon attendait la fin de cette lutte coutumière, augurant avec satisfaction que le vainqueur ne manquerait pas de saluer sa victoire par un pourboire suffisamment épateur.

II

Deux ans se sont écoulés. La pauvre bande des quatre figu- rants éhontés, le vieux poncif Hiver, le jeune et équivoque Printemps, le rastaquouère Eté, et l’Automne, puant de snobisme élégiaque, ont passé et repassé, comme ils font sans répit,^ sur la scène du Monde. L’eau qui vient des montagnes, va à la mer, se volatilise et ressert toujours, l’eau économique a coulé sous les ponts. Oreste et Pylade ont appris à se connaître, et ce sont maintenant deux amis, deux vrais.

Ils montent ensemble à bicyclette, plaisantent avec les memes dames, empruntent aux mêmes usuriers.

Ils ont le même tailleur, les mêmes rancunes, et dans le même temps que l’un change d’opinion, l’autre jette la sienne au linge sale, jusqu’au jour ils remettent l’un et l’autre ces opinions pareilles, blanchies par des arguments ou des intérêts nouveaux.

Aussi inséparables que ces messieurs siamois, ils ont un

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CONTES DE PANTRUGHE ET D’AILLEURS

langage à eux, certains mots, évoquant des souvenirs communs et spéciaux, les font rire aux larmes et ne font rire qu’eux.

Les voici attablés devant la même table du café Canadien. Des pailles plongent dans leurs verres, vides et décolorés. Oreste et Pylade sont depuis pas mal de temps, et ils s’en iraient volontiers. Mais Pylade guette un geste d’Oreste, qui espère un mouvement de Pylade.

A la fin, Pylade, impatienté : Paie, toi.

Et Oreste : Cochon ! Qui est-ce qui a payé la voiture tout à l’heure ?

Pylade : C’est moi qui ai trinqué presque toute la semaine dernière. C’est bien ton tour.

Oreste : Est-il râleux, cet oiseau-là! D’abord je n’ai pas de monnaie.

Pylade : Tu as changé un louis tout à l’heure...

Et les deux amis continuent. Ce sont deux vrais amis qui ne se gênent plus.

A la Guerre

La guerre avait été déclarée quinze jours auparavant. Le mouvement des affaires était suspendu, et les sociétés de courses de chevaux avaient annulé leurs réunions.

Aussi les principaux bookmakers et les plus forts « plun- gers )) s’étaient-ils dirigés vers le centre des opérations, les hostilités commençantes donnaient déjà lieu à un betting fort animé.

Le 19 août 19.. ., l’imminence d’une grande bataille avait attiré à Tugny-sur-Andelle, sur la terrasse d’un vieux moulin toute une société cosmopolite, composée de reporters, de sports- men, de bookmakers et de petites jeunes femmes très affairées. On se désignait parmi elles la baronne de Z..., qui passait la nuit alternativement avec chacun des généralissimes des deux armées en présence, l’archiduc Franz, et le général Vendan- geur.

Et les deux hommes de guerre jouaient, disait-on, une partie passionnante, à lâcher, le soir, au moment des abandons, des confidences mensongères ou traîtreusement sincères, et aussi à

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CONTES DE PANTRUCllE

scruter le vrai et le faux à travers les indiscrétions, presque toujours fidèles, de la petite baronne.

Ce fut vers dix heures du matin que le premier coup de canon se fit entendre. Aussitôt des paris s’engagèrent.

On savait farmée ennemie supérieure en nombre. Un vieil officier chilien, très connaisseur, déclarait, en donnant ses pronostics, que les positions occupées par farchiduc étaient formidables. Mais on avait confiance dans les qualités straté- giques de Vendangeur, et, offerte primitivement à trois contre un, son armée finit, très soutenue, à 7/4.

*

Un gros parieur, un marchand de bois de la Haute-Marne, nommé Gobourg, arriva à ce moment sur la terrasse du moulin. Un hasard lui avait fait rencontrer sur son chemin, un espion, un transfuge de farmée ennemie qui, pour cinquante louis, lui avait vendu un avis secret, un « tuyau » merveilleux : farchi- duc Franz avait dégarni ses positions du village de Fligney, que Vendangeur croyait très fortement occupé. Un fort contin- gent avait abandonné Fligney pendant la nuit et opéré un mouvement tournant qui devait f amener sur une position mal défendue du général Vendangeur.

Cette manœuvre allait décider du sort de la bataille.

Gobourg se prépara donc à ponter ferme farmée de f archiduc. Il avait sur lui quatre-vingt mille francs. (En ces temps trou- blés les paris, se réglaient au comptant. )

ET D’AILLEURS

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On payait deux pour Tarchiduc Franz. C’est-à-dire qu’avec quatre-vingt mille francs, Gobourg pouvait gagner quarante mille francs, à coup sûr...

A coup sûr... Etait-ce bien un coup sûr?

Ma foi, se dit tout-à-coup Gobourg, Vendangeur est à 15/8, c’est-à-dire que si je le joue et s’il est vainqueur, je gagnerai cent cinquante mille francs. Je vais jouer carrément Vendan- geur. Il résolut donc de transmettre gratuitement au général l’avis qu’il avait payé cinquante louis.

(( Et même, ajouta-t-il, au point de vue patriotique, ce sera tout à fait épatant. »

Il le fit comme il l’avait résolu, et sa belle conduite décida de la victoire. Vendangeur, averti, déjoua la tactique de l’archiduc Franz, fortifia la position qu’on attaquait, et s’installa en maître dans Fligney, que l’ennemi avait dégarni. Le soir même, en présence de son état-major, le généralissime fit venir Gobourg et attacha sur sa poitrine une glorieuse récompense.

Voilà une journée, dit le bookmaker Relph, qui rapporte plus de deux cent mille francs à notre ami Gobourg.

Cent cinquante mille, interrompit le bookmaker Jephté, qui avait payé pour savoir, puisqu’il avait réglé le pari .

Et le ruban? dit Relph. Pour combien donc le comptez- vous?

L’appétit vient en mangeant

(( Les naturels de TOiiandsi, vaste territoire qui s’étend entre le lac Rodolphe et le lac Victoria-Nyanza sont, parmi les anthrO' pophages de l’Afrique centrale, ceux qui ont le mieux su conci-

lier leurs habitudes de cannibalisme avec les raffinements de notre civilisation. Une délégation de l’Ouandsi, à la suite d’un séjour de quelques semaines au Jardin d’acclimatation, a rap- porté au pays natal d’intéressantes coutumes européennes,

CONTES DE PANTRUGHE ET D’AILLEURS

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(( C’est ainsi (lue la royauté dans rOuandsi se tire au sort, à la façon de la royauté de l’Epiphanie. La galette traditionnelle y est remplacée par une jeune femme, enceinte de trois mois, qu’on accommode en salmis. L’heureux gagnant est proclamé roi pour une année.

(( C’est lui qui, aux termes de la constitution, est chargé, trois mois avant l’expiration de son mandat, de préparer la jeune femme pour le Jour des Rois prochain.

(( On en prépare chaque année trois ou quatre, pour plus de sécurité ».

Cet extrait du Moniteur des explorations et découvertes m’avait toujours vivement intéressé. A cette époque, mon âme jeune, éprise d’inconnu, s’exaltait aux récits des Livingstone et des Stanley. Et mon plus grand désir était de visiter des tribus d’anthropophages.

J’appris à cette époque que le docteur Pionnier, le hardi con- férencier, trois fois lauréat de l’Académie des sciences, partait en mission dans l’Afrique centrale, dans un but à la fois géo- graphique et humanitaire. On faisait appel à tous les jeunes gens de bonne volonté, possédant une bonne santé, un jarret solide, et trois mille francs pour subvenir aux besoins de l’expé- dition. Le docteur Pionnier réunit ainsi sept jeunes hommes d’excellente famille qui lui apportèrent vingt et un mille francs. Comme c’était un galant homme, il s’en servit immédiatement pour régler des dettes de jeu.

D’après les prospectus, une fois nos trois mille francs versés, notre voyage était payé en première classe de Marseille à Zanzi- bar. Mais, le jour du départ, le docteur Pionnier eut une longue conférence avec le capitaine du steamer la Ville-d'Aubervilliers, Puis il vint nous expliquer qu’un voyage trop confortable nous préparerait mal aux fatigues de l’expédition. Nous coucherions donc avec les hommes de l’équipage, et nous rendrions de

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CONTKS DE PANTUUCIIK

petits services au navire en qualité de chauffeurs et d'aides cui- siniers.

Nous arrivâmes le 16 avril en vue de Zanzibar, ville célèbre, ainsi nommée parce que tous les habitants passent leur temps à jouer des consommations. Le docteur Pionnier fit alors un nou- vel appel de fonds, et nous réunîmes, en vidant nos poches, sept mille sept cents francs, dont le chef de l’expédition se servit pour régler de nouvelles dettes de jeu, contractées à bord du steamer.

Le sultan de Zanzibar, très flatté de notre visite, nous invita à sa table et offrit au docteur Pionnier un bateau démontable qui devait nous servir à traverser des rivières. Puis il nous donna une escorte de douze nègres, du tabac à priser et de riches présents, dont quinze paires d’espadrilles.

Avec les hommes que nous avions amenés d’Europe, nous étions bien une vingtaine de blancs. Nous prîmes chacun un morceau du bateau démontable sous notre bras et nous nous acheminâmes gaiement vers Bagamoyo.

La dysenterie cependant faisait des vides dans notre petite troupe. Quand l’un de nous restait en route, on lui prenait son tabac et son morceau de bateau.

Malheureusement plusieurs morceaux de bateau s’égarèrent et quand nous voulûmes reconstituer notre frêle esquif, la moitié de la coque manquait. D’ailleurs il ne devait déjà pas être au complet quand le sultan nous l’avait donné. (Le sultan de Zan- zibar a, sur toute la côte orientale, la réputation d’un blagueur à froid.)

Nous arrivâmes fort à propos à Irantouni, petit royaume situé entre Bagamoyo et Mpouapoua (8^ de latitude sud). Le roi d’Irantouni avait longtemps habité Paris. Il en avait rapporté douze lances d’allumeurs de réverbères dont il avait armé sa garde royale, et une quantité énorme de ces paysages peints en

I:T D’AlLLEUnS

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gris qui servent aux photographes pour les fonds. Il en avait bordé des allées entières et des places publiques.

Comme tous les vendredis^ radministration du Jardin d’accli- matation fait conduire les rois nègres dans une maison spéciale du quartier de la Bourse, le roi d’Irantouni qui n’était pas ren- seigné, avaih’cru visiter une cour européenne ou quelque somp-

tueuse ambassade. Aussi toutes les dames de sa cour étaient- elles désormais habillées de peignoirs en satinette de couleur, ouverts sur le devant.

Les habitants d’Irantouni n’étant pas anthropophages, nous fûmes obligés de nous avancer vers l’intérieur des terres, pour pouvoir exercer notre œuvre de civilisation. Nous arrivâmes, aux premiers jours de juin, à Kakoma. Mais les habitants de Kakoma avaient été récemment convertis au végétarisme.

A Kahouélé, le roi du pays, à qui nous demandions s’il était frianddechair humaine, nous répondit: « Dipaça tumféroté, » çe

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CONTES DE PANÏRUCHE

qui voulait (lire : (( Je'vous en prie, ne continuez pas sur ce ton- là; vous allez me donner des haut-le-cœur. ))

Nous arrivâmes enfin dans cette grande étendue de terres qui se trouve entre les lacs Tanganyika et Victoria-Nyanza.

Les villages et endroits habités devinrent rares.

Nous parcourûmes une cinquantaine de milles sans rencontrer un être vivant. Les provisions de la petite troupe s’épuisaient.

L’eau, par bonheur, ne manquait pas. Mais aucune plante comestible ne croissait dans la prairie. Le gibier faisait complè- tement défaut.

Le 18 juillet au soir, nous n’avions rien mangé depuis trente- six heures. Le docteur réunit tous les blancs; on mit solennel- lement dans un chapeau les noms des nègres.

Le premier nom qui sortit fut celui d’un vieux guide qui rendait de sérieux services à l’expédition. On recommença l’épreuve par égard pour son grand âge et sa probable coriacité.

Enfin le sort désigna un jeune nègre nommé Counou. Il était vigoureux et de belle taille. Le docteur, excellent cuisinier, fut chargé de l’accommoder.

Tout le monde, servi copieusement, en redemanda. 11 nous fit trois repas.

ET D’AILLEURS

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Gepeiulant le pays commençait à devenir giboyeux. Mais la chasse était si difficile, et c’est toujours imprudent de manger des bêtes qiron ne connaît pas. Nous entamâmes un second nègre le 20 juillet au soir. Puis, à rexception du vieux guide, toute l’escorte y passa. Heureusement nous arrivions dans des régions habitées et nous pouvions retrouver d'autres nègres.

Nous faisions je dois le dire, horreur aux populations avec de pareilles coutumes. A Kibanga, un vieux raseur de chef noir vint nous faire une longue allocution il nous sermonnait de la belle façon et nous disait cpPau dix-neuvième siècle il était honteux qu’on se livrât encore à de semblables pratiques.

Enfin, après quelques semaines de marche, nous arrivâmes à Moiissoumba, dans l’Etat indépendant du Congo. Jamais une expédition ne s’était accomplie dans des circonstances aussi favorables. Nous étions tous gras et bien portants. Nous avions sans doute trouvé la nourriture qui convenait pour supporter le dur climat de l’Afrique centrale.

A notre retour en Europe, on nous combla de distinctions, et le docteur Pionnier, dès sa première conférence, fit justice de cette opinion stupide qui prétend qu’on ne trouve plus d’anthro- pophages sur le continent africain.

Début au Barreau

J ai été, tout comme un autre, avocat stagiaire, et, tout comme uii autre, vêtu de la robe noire et coiffé de la toque hexagonale, j’ai perdu mes pas dans la grande salle du Palais.

La grande affaire, pour mes jeunes confrères et pour moi.

était d’arriver à conquérir l’oreille du tribunal. Des anciens, con- sultés, préconisèrent plusieurs moyens, plus ou moins efficaces.

« Il fallait, disaient-ils, commencer son plaidoyer d’une voix lente et monotone, puis, tout à coup, au moment personne

CONTES DE DANTKUCHE ET D’AILLEÜHS

a

ne s'y attendait, pousser un long cri guttural. Mais ce truc est fort usé et ne réussit guère.

On peut agiter violemment les bras comme les ailes d'un oiseau énorme. Mais ça ne les amuse plus et c'est à peine s'ils y font attention.

On a vu des confrères qui imitaient à ravir des acteurs notoires : José Dupuis dans l’exposé des faits de la cause ; Albert Lambert fils dans les passages de force ; Madame Pasca au moment pathétique. J’ai connu un avocat qui, pendant trois quarts d’heure, tint ainsi sous le charme le juge et les asses- seurs, au cours d’une assez morne affaire de succession. Et, dans une évocation majestueuse, il ht parler le de cujus avec la voix de Raymond. Le tribunal lui donna gain de cause.

Pour moi, depuis un an que j'étais au Palais, je n’avais pas encore réussi à capter l’oreille du tribunal. Il faut dire aussi que je n’avais jamais eu l’occasion de plaider.

J’avais bien pour cliente une dame qui voulait divorcer et qui venait me demander chaque semaine des conseils, des caresses et une pièce de dix francs. Mais, en examinant de p^ès son dos- sier, je vis que, n’ayant jamais été mariée à qui que ce soit, elle ne pouvait raisonnablement demander le divorce.

Enfin, un jour, comme je m’étais fait inscrire sur la liste des avocats d’office, le bâtonnier me désigna pour défendre un vieux vagabond qui avait volé un canari dans une cage pour en faire sa nourriture.

Ce vieux vagabond avait été condamné vingt-six fois déjà pour bris de clôture, rébellion aux agents et vols de divers objets étranges. D’ailleurs, loin d’être endurci, il prétendait avoir été victime de vingt-six injustices, au cours de sa longue carrière.

C’était en somme un de ces vieillards modestes qui, sans aucune rétribution, se chargent d’aller récolter le plus de

CONTES DE PANÏRÜGHE

vermine possible dans la banlieue pour le repeuprement des bancs du boulevard.

Ses cheveux étaient plus touffus et plus enchevêtrés que les hautes herbes de la prairie. 11 ne lui manquait cependant qiihin peu d’argent, un peu d’éducation et de la propreté pour être un vieux gentleman respectable.

Il était fils de ses œuvres et avait mis quarante-deux ans à apprendre à lire. Et encore n’arrivait-il qu’à épeler. Les seuls mots qu’il lut jamais couramment furent : Tabac, vins, liqueurs, et : Poste de Police,

La veille de l’audience, quand je vins le voir pour la dernière fois, il me tendit un petit livre qu’il avait sur lui. Cela s’appe- lait : les Variétés amusantes. Il me pria de lui lire l’histoire de Phryné devant ses juges, qu’il n’avait pas très bien comprise, et qu’il écouta avec la plus scrupuleuse attention.

Alors ils l’ont acquittée? me demanda-t-il.

Ils l’ont acquittée.

Bon à savoir, reprit-il. Je vas faire comme elle. Demain, à l’audience, j’vas me mettre nu.

J’eus toutes les peines à l’en dissuader. Il tenait à son idée.

Je rentrai chez moi pour achever ma plaidoirie. Quelque

ET D’AILLEURS

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chose me disait que j’allais obtenir un grand succès, et que, dès le début, j’allais me révéler comme un orateur vraiment éloquent et un dialecticien émérite. Et je me voyais, à vingt-deux ans, rhonneur du barreau parisien.

C’est ainsi que dix-huit mois auparavant, au régiment, lorsque j’étais chargé de faire une reconnaissance quelconque, j’espérais déployer dans cette humble mission des qualités intel- lectuelles d’un tel ordre que tous mes chefs, du sous-officier au commandant de corps, salueraient en moi un tacticien d’avenir.

De même je n’hésitais pas à croire, s’il m’arrivait de me réciter à moi-même une scène de Molière, que, pour peu que je voulusse me donner la peine de monter sur un théâtre, la foule m’acclamerait de ses cris enthousiastes et me porterait en triomphe jusqu’à ma maison.

Mais le jour de l’audience, quand j’entrai dans la sèche et claire petite chambre correctionnelle, j’avais déjà rabattu les neuf dixièmes de mes prétentions et je ne visais plus qu’à éviter le ridicule. Il me sembla que mon coup d’éclat était ajourné à plus tard.

Je m’assis à mon banc et déposai sur un pupitre des notes volumineuses. A propos du vieux vagabond et du canari volé, je m’apprêtais à soutenir la thèse générale de l’irresponsabilité.

Mon client fut introduit au banc des accusés. Il était vêtu d’une houppelande sous laquelle il s’agitait mystérieusement :

Vous savez, me dit-il à voix basse, je vas me mettre nu.

Je le conjurai de n’en rien faire. Et j’adressai une recomman- dation au garde, en le priant de veiller sur son prisonnier. Puis, le président, l’interrogatoire de mon client terminé, me donna la parole.

Qui donc a prétendu que les magistrats ne sont pas capables d’attention! Pendant les vingt bonnes minutes que dura ma plaidoirie, le président, les juges et le substitut, absolument

CONTES DE PANTRUCDE

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médusés, ne quittèrent pas des yeux un ouvrier maçon qui, de l'autre côté de la fenêtre, travaillait à recrépir la façade. Je soutins des opinions assez subversives, qui passèrent sans que personne criât gare. Quand j'eus terminé mon plaidoyer, le maçon n'avait pas encore fini son travail. Pourtant, après une demi-minute, le président, remarquant tout à coup que je ne parlais plus, retourna la tête et s'apprêta à prononcer son juge- ment.

Je regardai à ce moment le vagabond, et je le vis prêt à faire un geste inquiétant comme pour retirer sa houppelande. Je lui lançai un tel regard qu'il renonça définitivement à son idée fixe.

Le président marmotta quelques paroles, sortit quelques

numéros du Code comme on sort des numéros^de loto,"etÿon- damna mon client à six mois de prison.

J'hésitai à l'aller voir dans la petite salle^d’attente 'sta- tionnent les prévenus et les condamnés. Mais il me reçut sans colère, avec une hautaine expression de regret,

Pourquoi qu'vous m'avez pas laissé mettre [tout nu? Ils ont acquitté la garce. Bien sûr qu'ils m'auraient acquitté aussi, moi !

Un autre détenu, qui se trouvait à côté[, me toisa avec mépris*

ET D’AILLEURS

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C’est jeune, dit-il. Ça se met des robes noires. Ça veut tout savoir et ça ne sait rien de rien!

Tels furent les incidents de ma première et de ma dernière

cause.

Une Soirée perdue

Mon ami Henry Flan est représentant à Paris d’une maison anglaise. Ce n’est pas une entreprise de manille aux enchères, malgré ce que pourraient croire les nombreuses personnes qui voient Henry Flan assis de deux heures à sept heures et de neuf heures à minuit à une table du café Drouot.

Au fond, ce que cette maison, sise à Sheffield, vend et fabrique, M. Flan ne le sait pas au juste. C’est en tous cas ün article anglais. Mais cette désignation n’est pas suffisante pour la clientèle, qui tient, quand elle achète, à être renseignée plus exactement.

Aussi, quand à la question : « Comment vont les affaires? )) Henry Flan répond dignement qu’elles (( se maintiennent », on sait à peu près ce que cela veut dire.

CONTES-DE PANTRUCHE ET D’AILLEURS 49

Henry Flan, hier matin, reçut une lettre de Sheffîeld. Cette lettre était écrite en anglais, comme toutes celles que lui envoient ses patrons. M. Flan, qui ne connaissait de la langue anglaise que certaines expressions spéciales (telles que dead heat^ vjalk over, prince of Walles), alla porter la lettre à un traducteur de Ses amis.

M. Penpenny, de ShefTield, annonçait que le soir même, à sept heures, il serait sur le boulevard, à la terrasse d’un café qu’il désignait, et priait M. Flan de dîner en sa compagnie.

Un quart d’heure avant l’heure fixée, M. Flan se trouvait au rendez-vous. Il avait mis ce qu’il avait de plus élégant, à savoir mes bottines vernies, Fhabit noir de Fami traducteur, et un très beau haut de forme, fait sur mesure pour quelqu’un, et qui tenait très bien sur la tête de M. Flan, dès qu’il l’inclinait un peu sur l’oreille.

Trois heures se passèrent, pendant lesquelles M. Flan eue l’occasion de se lever une trentaine de fois et de demander à

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CONTES DE PANÏRUCHE

une Ireiilainc de messieurs s’ils n’étaient pas M. Penpenny. Or personne, décidément, ce soir-là, ne portait ce patronyme, à la vérité peu répandu.

A dix heures, M. Flan quitta tristement sa table. Un peu d’absinthe, au fond de son verre, avait pris Pair honteux d’un apéritif attardé.

M. Flan avait faim, et tous ses amis avaient déjà dîné. 11 s’aperçut qu’il était en habit et dans une excellente tenue pour un bal de mariage. 11 se rendit dans un bel hôtel et choisit le bal du premier étage qu’il pensa être le plus opulent.

Il fut salué à son entrée par un vieux monsieur bourbonnien et par la mère d’un des conjoints, une dame trapue, qui expo- sait un grand déploiement de velours noirs, une aigrette de diamants, un bel édifice de cheveux, et deux mamelles fécondes.

M. Flan était très réservé dans ses salanaalecs, surtout avec ces gens qu’il ne connaissait pas et qu’il comptait bien ne jamais revoir, à moins que le hasard ne l’amenât précisément au mariage de leur seconde fille. Il se dirigea sans trop de hâte vers le buffet.

A l’une des extrémités de la longue table chargée de victuailles, il se fit servir un consommé, voire deux consommés, et deux verres de champagne. Puis il se rendit à paa comptés à l’autre bout, il but dignement trois autres coupes de champagne, tout en mangeant sept ou huit sandwiches.

ET J)’AILEEÜRS

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Le dessert se prit au milieu, en un endroit non encore exploré, sous la forme de deux tartes et d’une petite fine.

M. Flan se rendit ensuite dans un fumoir oriental des boîtes de longs cigares s’ouvraient innocemment. M. Flan examina les cigares, en fit craquer six, qu’il ne jugea sans doute pas assez secs, car il les introduisit un à un dans sa poche. De guerre lasse, il en prit un septième au hasard, et s’en alla le fumer sur un canapé.

Son état d’esprit s’était singulièrement amélioré dans cette dernière demi-heure. « Ah ! pensait-il, si le traducteur avait les

épaules plus larges, la vie serait une chose parfaite 1 )) Et du pouce il fit jouer ses entournures.

Puis, son cigare terminé, il se leva lentement et se dirigea vers la salle de bal.

La valse avait été très rude. Les polytechniciens tamponnaient leurs fronts boutonneux. Les civils, plus légèrement vêtus, avaient meilleure contenance. Quant aux demoiselles adver- saires, elles avaient regagné leurs chaises d’expectative, sous l’œil tutélaire des mamans, attendri des grand’mères, et l’aile des éventails battait éperdument sur les corsages en fleur.

En somme M. Flan, ce soir-là, ne s’attendait pas à tomber amoureux. Transporté par une digestion nerveuse, il effleurait

ÜNIVERSITY OF ILLINOIS AT URBANA-CHAMPAIGN

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CONTES DE PANTRUCIIE

le parquet ciré de son corps inpondérable. Il se rencontra dans une glace. Il vit qu’il avait les yeux brillants et le teint animé. Il se sourit avec bonne humeur et se tourna le dos.

Cependant, sans qu’il la réclamât, il manquait à sa soirée l’aventure d’amour, la belle dame que l’on souhaite au tournant du chemin.

Ce fut une jeune fille blonde, en robe vert Nil, que la Provi- dence commit à ce rôle. Elle avait de blanches épaules minces, et un de ces profils un peu boudeurs que M. Flan avait toujours aimés. Tout naturellement il vint à elle et l’invita pour une valse.

Des procureuses invisibles étaient allées chercher ces âmes sœurs à travers le bal, et les avaient mises en présence, après les avoir convenablement préparées., M. Flan était très échauffé par le champagne, et la demoiselle vert Nil, par quelques tour- noiements en musique, et aussi peut-être par de petites libations (car les jeunes filles vont assez fréquemment au buffet, les entraîne la générosité facile des valseurs).

Quand ils eurent dansé une valse, puis une autre encore, ils ne se quittèrent plus.

Ils allèrent s’asseoir ensemble dans un petit salon, que tra- versaient quelques rares danseurs. M. Flan prit la main de la demoiselle vert Nil. Ils restèrent sans mot dire à côté l’un de l’autre. Les minutes passaient silencieusement le long du mur.

Quand elle dut s’en aller, M. Flan, d’une voix altérée, bal- butia qu’il n’oublierait pas cette soirée. Lucie (car c’était elle) voulut lui laisser un souvenir. Elle tenait à la main un petit mouchoir de dentelles, mais elle hésita à se dessaisir de cet ob- jet de toilette de première nécessité. Elle détacha de son poignet gauche un fin bracelet d’or orné d’une perle. (( C’est, dit-elle très vite et les yeux baissés, un bracelet qu’on m’a donné pour ma fête. J’y tenais beaucoup. Gardez-le en souvenir de moi. »

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Le lendemain à onze heures, M. Flan me rapporta mes bot- tines vernies. » bien, me dit-il après avoir achevé ce récit, que pensez-vous de cette soirée perdue? Le hasard m'a procuré une heure vraiment exquise.

« Une heure exquise, répéta-t-il, et quatre-vingts francs. Car ce matin, à neuf heures tapant, j'ai porté ce petit bracelet au clou de la rue Milton. Je pouvais en tirer vingt-cinq ou trente francs tout au plus. Eh bien !• le Mont-de-Piété m'en a donné quatre louis. Il faut croire que la perle était d'un bel orient.

(( Sans compter, acheva-t-il, que je vais me faire encore une pièce de quinze à dix-huit francs avec la reconnaissance. »

Les Prix de l’Académie

M. Gaston Deschamps vient de répondre vivement à M. Ro- denbach, qui s’était permis de blaguer les lauréats de l’Académie.

Il m’est arrivé à ce sujet une certaine histoire, qui aurait pu mal tourner.

J’avais acheté à une vente une paire de vieux Bottins et d’alma- nachs. Je trouvai danslelotquelques exemplaires d’un volume in- titulé : Comédie de château, et plusieurs exemplaires aussi d’un ouvrage d’un autre genre : les Massacres à' Européens au Coro- mandel.

Or, le jour même je fis cette banale découverte, je lus dans un journal que le délai pour la réception des ouvrages présentés aux concours académiques allait expirer la semaine suivante. Une idée me vint subitement, et je courus me procurer à l’In- stitut la liste et les conditions des différents prix.

Après un rapide examen, il me sembla que les Comédies de château avaient des titres sérieux au prix Birougnol, (( pour les meilleurs ouvrages d’art dramatique à la portée des familles. »

D’autre part les Massacres d'Européens au Coromandel n’étaient pas indignes du prix Montrélaz a à décerner annuellement à l’auteur du livre le plus utile à l’expansion coloniale. »

CONTES DE PANTRUGHE ET D’AILLEURS

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J enlevai donc la couverture et le titre de ces deux volumes, et, moyennant quelques francs, je fis composer par un imprimeur deux autres titres, dont Tun, le Théâtre de la jeune mère, était destiné aux Comédies de château, et dont Tautre, les Derniers moments de Livingstone, devait remplacer les Massacres d'Euro- péens au Coromandel.

Je signai le premier ouvrage : Comtesse de Soupières, et j’inventai pour le second un nom d’abbé missionnaire.

Ayant donné mes instructions à mon imprimeur, je le priai de déposer les deux tomes à l’Institut, mais en passant chez lui à quelques jours de là, je m’aperçus qu’il avait commis une assez grave erreur.

Les Massacres d'Européens au Coromandel étaient devenus le Théâtre de la jeune mère, et les Derniers moments de Livingstone, servaient de titre aux Comédies de château.

Qu’allait-il arriver? Je me dis avec désespoir que ma fraude serait découverte et je n’osais en prévoir les conséquences.

Or, je fus avisé quelque temps après que chacun de mes ouvrages avait obtenu un beau prix de cinq cents francs.

Ce succès m’encouragea. Je fis main basse sur certains volumes intéressants qui encombraient ma bibliothèque, le Livret du

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CONTES DE PANTRUCDE ET J>’A1LEEURS

Salon de 1S87, la Clef des Songes, le tome xvii du Journal des voyages, le Wdiist à trois, un recueil de Thèmes allemands. Tous ces volumes, ornés de belles couvertures neuves, furent déposés au siège de la Ligue contre l’abus du tabac sous des titres de ce genre : le Fléau nicotine, les Méfaits de la pipe, la Saint-Bartlié- lemy des mégots, etc.

J’obtins quatre des prix les plus importants, en tout une somme assez élevée, grâce à laquelle j’aurai mon tabac assuré jusqu’à la fin de mes jours.

Doléances d’un Académicien

Un de nos confrères avait annoncé que les académiciens allaient se mettre en grève et qu’ils avaient formé, pour sou- tenir leurs droits, un Syndicat des Travailleurs du Dictionnaire,

Dans le but de vérifier cette assertion, nous sommes allé trouvé un académicien en vue, qui a bien voulu nous donner des renseignements circonstanciés, et très rassurants, hâtons- nous de le dire.

(( 11 est exact, nous a-t-il affirmé, que le traitement d’un aca- démicien est bien faible et serait repoussé avec mépris par un petit employé de'commerce. Mais la place est si honorifique!

(( De plus, il y en a beaucoup parmi nous qui sont riches. Il y en a d’autres qui ont de petites choses à côté, comme un trai- tement de""professeur, par exemple. Et puis, il y en a aussi quelques-uns qui ont fait des livres et qui en retirent un peu d’argent.

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CONTES DE PANTRUGHE

(( Voyez-vous, monsieur, le grand vice du règlement, c’est la répartition des jetons de présence aux séances du jeudi. Vous savez que, tous les jeudis, une somme de 240 francs est par- tagée entre les académiciens présents.

(( Vous connaissez également cette anecdote, que rapporte Daudet. Le jour de la mort de Louis XVI, les académiciens res- èrent chez eux, à l’exception d’un seul, le nommé Senard, qui

se présenta à propos et palpa sans broncher la forte somme.

(( Ce triste exemple ne fut pas perdu. Toutes les fois que par la suite, une grande tragédie politique s’est dénouée le jeudi, chaque académicien a conçu le projet, dans son for intérieur, de renouveler le coup de Senard. Et ces jours-là, l’Académie s’est trouvée au grand complet.

(( Quand les académiciens sont trente en séance, ils touchent donc chacun huit francs; s’ils ne sont que vingt, le jeton est de douze francs. Aussi leurs efforts tendent-ils à empêcher leurs collègues de se rendre aux séances du jeudi, par toutes, sortes

ET D’AILLEURS

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de' moyens, dont le plus anodin est la lettre de menaces anony- mes : (( Un ami secret conseille à M. X.,. de ne pas sortir aujour- d'hui, et ce dans l'intérêt de sa rie, » Mais il faut que la ma- nœuvre soit très habile, car ils savent bien quand c’est jeudi, les mâtins, et ils se tiennent tous sur leurs gardes.

(( Les candidats, bien entendu, sont au courant de ces petites faiblesses. Il n’en est pas un qui, au cours d’une visite acadé- mique, ne dise d’un air détaché : (( Je ne pourrai pas mal- heureusement faire preuve d’une grande assiduité aux séances du jeudi : je dois vous prévenir que je suis retenu ce jour-là par des obligations très graves. » Ces déclarations laissent les académiciens assez sceptiques. (( Ils promettent tous ça, )) me disait un de mes collègues, (( et, dès qu’ils sont reçus, on ne voit qii’eux aux séances. »

(( Quand Pierre Loti a posé sa candidature, ses partisans disaient hypocritement en faisant leur propagande : (( Nous avons peut-être tort de le nommer. Il n’est jamais en France. Comment travaillera-t-il au dictionnaire? )) On l’a nommé, naturellement, et, depuis son élection, il ne quitte jamais la terre ferme ni l’Institut. On a même demandé des explica- tions officieuses au ministère de la marine.

(( Et Brunetière! Lorsqu’il s’est présenté, il faisait des confé- rences tous les jeudis à l’Odéon. On s’est donc dit : (( Il ne viendra pas à l’Académie » et on a tous voté pour lui comme un seul homme. Aussitôt élu, il a raconté qu’il souffrait demaux de tête et que le médecin lui recommandait tout spécialement le travail du dictionnaire. Et, depuis sa réception, il ne manque pas une de nos séances.

La Girafe, le Perroquet, la Sarigue

ET LES

deux Employés de la Compagnie des Omnibus

FABLE

Deux employés, (( ayant un O sur leur casquette », Un jeudi de PAscension,

De la place de la Roquette,

S’en vinrent au Jardin d’ Acclimatation.

C’étaient deux plaisantins de dangereuse espèce ; Leur raillerie était épaisse.

Ils accablaient les batraciens Avec des jeux de mots un peu trop anciens. Daubaient sur l’éléphant et sur le dromadaire.

Nul animal n’était soustrait A ces lazzis sans intérêt Qu’eût récusés le plus stupide hebdomadaire.

CONTES DE PANTRÜGHE ET D’AïLLEURS

61

De vrai, quelque rustaud, natif de Barbizon,

Son esprit fût-il mort et sa verve tarie.

Eut moins vulgairement plaisanté Totarie Ou nargué le morne bison.

Ils vinrent jusqu’au parc ou Girafe, ma mie,

Hausse son chef pensif et plein de bonhomie.

(( Oh! le sot animal! Mais à quoi donc sert-il? » Clamèrent d’une voix ces esprits terre-à-terre. Argument vraiment peu subtil Et bassement utilitaire.

La girafe au long col ne leur répondit rien. Poursuivant leur chemin, les deux grossiers compères S’égayèrent encore aux dépens d’un saurien Et de trois paisibles vipères.

Un perroquet ensuite excita leur humour.

Puis, à la fin, ce fut le tour De sir Jack Kanguroo et de dame Sarigue.

Ce flot d’absurdités sans digue.

Même pour un indifférent.

Etait tellement écœurant Que dame Autruche, oyant cette racaille.

Vomit le démêloir d’écaille Et le trousseau de clefs qu’elle allait digérant.

Le soir amène enfin la trêve.

Pour rentrer au logis, le couple s’en alla.

Or, il advint, qu’à quelque temps de là.

Le syndicat vota la grève.

Cocher et conducteur, contrôleur et côtier,

Chacun se souleva. Descendant de son coche.

Le cocher dignement rendit son fouet altier Et le conducteur sa sacoche.

contj:s de pant]{ucjie

Les contrôleurs, d’un air grave de sénateurs, Rendirent leur sifflet d’ébène Et le petit machin que, d’un geste de haine.

Ils enfoncent dans le papier des conducteurs.

Or, à la préfecture, on n’en mène pas large.

Monsieur Lépine est aux abois.

De ce service urbain va-t-il prendre la charge Avec le sergent Hoff et les gardes du bois ?

Déjà, des voyageurs farouches Envahissent les bateaux-mouches.

Mais ces bateaux, malgré leur bonne volonté.

Ne peuvent atterrir devant la Trinité,

Et ne desservent maintes rues Que dans les cas de fortes crues.

Donc, nos deux compagnons, renommés tapageurs. S’en vinrent au matin, au parvis Saint-Eustache, Riant d’avance en leur moustache De l’émoi des sergots et des bons voyageurs.

Mais leur surprise fut extrême.

L’un des deux cria : « M... » et l’autre : (( Caramba ». Un spectacle imprévu les rendit plus baba Que feu Ali-Baba lui-même.

Un très vénérable éléphant Gonflait ses formes idéales Entre deux brancards, à l’avant De l’omnibus Ivry-Les-Halles.

Venus de Belleville et du quartier Gaillon Des curieux faisaient une affluence énorme Tout autour de la plate-forme.

ET D'AILLEURS

63

Là, madame Sarigue, à Toreille un crayon.

Agitait de sa patte frêle Une sacoche naturelle tintait un joyeux billon.

La stupéfaction fut soudain générale,

Quand la Girafe avec lenteur Promena le long de la haute impériale,

Au bout de son grand col un museau quémandeur, Cependant que, joignant sa parole à ce geste.

Un perroquet de Bilbao,

Criait d'en bas de sa voix preste :

(( Pas d'correspondances, là-haut? »

Cette aventure prouve, entre mille aventures.

Que le Seigneur est très intelligent Et que, par conséquent.

Faut pas chiner ses créatures.

C'est-il lui, ou bien vous, TEternel, jeune sot? Alors c'est toujours lui qu'aura le dernier mot.

Publicité dans les Salons

Quel testimonial, pour un article de toilette, pour un médi- cament, ou pour un tricycle nouveau modèle, vaut mieux que la simple affirmation d’un homme du monde, affirmation émise négligemment, dans un salon ami, en présence d’une société de gens élégants?

Si cette attestation est répétée quelques jours après, devant le même auditoire, par un autre homme du monde, également bien posé, il n’en faut pas davantage pour lancer tout à fait le produit dont on a célébré les qualités.

C’est ce qu’a très bien compris l’Agence de Publicité dans les salons, la plus ancienne des agences de ce genre, celle qui pos- sède le meilleur personnel de mondain.

Quelques mots sur le fonctionnement de cette intéressante entreprise.

Tous les jours, de quatre à six, les clubmen affiliés se rendent au siège social, se distribue la, liste des produits qu’il s’agit de vanter dans deux, trois ou quatre salons. Le tarif ordinaire

CONTES DE PANTRUCHE ET D’AILLEURS

65

est (riin louis par article et par salon. Mais on a vu des gens du monde, d’une situation sociale très élevée, toucher jusqu’à vingt-cinq louis pour un seul article et pour un seul salon.

Une fois en possession de sa liste, l’homme du monde a quelques heures devant lui pour réfléchir sur le tour qu’il lui faudra donner à ses propos, chercher son entrée en matière pour parler d’un certain vernis à chaussures, puis une transi- tion pour entamer l’éloge de tel ou tel sinapisme.

Quand le comte de N... tombe au milieu d’une belle discus-

sion sur les forces navales de Eltalie, il lui faut une grande habitude du monde et un réel talent de causeur pour faire venir la conversation sur la lessiveuse Babou, et surtout pour expli- quer comment il a été amené à en expérimenter les qualités nombreuses. Car on voit mal ce moderne Brummel quitter sa longue redingote pour se mettre à nettoyer des camisoles ou des langes'^de petit enfant.

A côté du clubman faiseur de boniment il y a l’homme

b

06

CONTES DE PANTRUGHE

du monde inspecteur, présentant de hautes garanties d’hono- rabilité, et chargé du rôle délicat de faire des tournées dans les divers salons, pour veiller à ce que les gentlemen affiliés s’acquittent de leur mission avec la conscience désirable.

I.’inspectcur entre dans le salon, s’approche de vous ou de moi, lie connaissance, nous offre parfois de quoi fumer, et nous désignant un des assistants, nous demande d’un ton dégagé :

N’est-ce pas ce monsieur qui parlait tout à l’heure de la poudre de riz Corinthienne?

Et comme nous esquissons un geste de dénégation vague :

Vous êtes ici depuis longtemps? interroge l’inspecteur, comme pour parler d’autre chose.

Depuis une heure et demie à peu près.

Notre interlocuteur est fixé. 11 s’approche discrètement du clubman délinquant, et lui glisse dans l’oreille.

Vous n’avez pas parlé de la poudre Corinthienne? Huit francs d’amende.

U Agence mondaine de publicité traite parfois de belles affaires. C’est ainsi qu’elle a dernièrement affermé pour six mille francs le nez du major H... Voici l’avantage de cette petite opération.

Un clubman affilié se trouve dans un salon avec le major H..., et lui fait les compliments les plus vifs sur la blancheur de son nez.

---• Eh bien! mon cher, répondit le major H..., vous me

ET D’AILL?:UUS

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croirez si vous voulez; mais, il n'y a pas six mois, ce nez était littéralement couvert de points noirs !

Et serait-il indiscret de vous demander comment vous êtes arrivé à Ten débarrasser d’une façon aussi complète ?

Mais tout simplement par l’emploi de la pâte Trafalgar qui^ en moins de six semaines, a donné à mon nez cette blan- cheur que vous admirez tant!

Les Poissons des grands lacs d’Afrique

I

Le Blafard a plus de noms et plus de titres qu’un grand d’Espagne : mais il ne les porte pas simultanément.

Voyageant dans les montagnes de Suisse, il prit le nom de Roger d’Andermalt, à cause de la beauté du site.

Mais aux régates de Cowes, il s’appelait le comte de Dragui- gnan, et quand je le rencontrai à Ostende, il venait justement

de s’approprier le titre de prince d’Ermepachy tombé en déshé- rence.

Il parodia à ce propos un mot célèbre : (( Jamais le prince

CONTES DE PANTRÜGHE ET D’AiLLEüRS

69

cl’Ermepachy ne se souviendra des services pécuniaires rendus au comte de DraguigTian. »

Ayant suffisamment voyagé, il acheta un cabinet d’affaires et s’établit à Paris.

Bien qu’il affecte un élégant nonchaloir, Le Blafard est un homme d’action, qui se préoccupe avant tout de vendre la peau de l’ours et d’en toucher le montant. Si la Providence veut que par la suite l’ours soit mis par terre, il est toujours temps de trouver un second acquéreur.

11

Par un beau matin de mai, comme il côtoyait le Code en com- pagnie d’un ami, il vit venir à lui un homme intelligent qui lui proposa une grande entreprise : la vente en gros des poissons des grands lacs d’Afrique.

Le Blafard eut tôt fait d’installer, en plein boulevard, une su- perhe boutique où, cbaijue matiji, des brochets, des (‘arpes, des tanches, amenés vivants dans des caisses d’eau douce, étaient exposés à la devanture. Les poissons des grands lacs d’Afrique ressemblent d’ailleurs beaucoup à ceux de la Marne.

On prépara pour l’émission une belle liste, figuraient des chevaliers, des officiers, et même des commandeurs d’industrie. Le Blafard résolut, à ce propos, se procurer le ruban rouge.

70

CONTES DE PANTRUCHE

1I[

Le Blafard se disposa à obtenir sa croix par une habile pres- sion sur ropinion publique.

Il acheta une main de papier ministre et couvrit la première feuille d'une pétition ainsi conçue

« Monsieur le Directeur des Postes et Télégraphes,

(( Les habitants du quartier Saint-Athanase, quartier commerçant par excellence, l’heure du courrier est généralement très chargée, vous prient instamment de reculer de quinze et, si possible, de trente minutes la dernière levée des boîtes postales.

(( Veuillez, etc. »

Tous les habitants du quartier donnèrent leur adhésion, par besoin réel ou par indifférence. Le Blafard eut sa main de papier couverte de onze mille signatures. Il enleva alors purement la première page, et la remplaça par une requête rédigée en ces termes :

(( Monsieur le Ministre du Commerce,

(( Habitants du quartier Saint-Athanase, nous prenons la liberté de signaler à Votre Excellence la noble conduite d’un de nos conci- toyens, M. Omer-Albin Le Blafard. Depuis les longues années qu’il vit au milieu de nous, M. Le Blafard s’occupe avec un zèle infatigable d’une quantité d’œuvres philanthropiques.

Yondâteur des Sociétés chorales ch octogénaires^ président de la fa- meuse Ligue de protection des parents martyrs, M. Le Blafard est l’objet de notre admiration constante. Qu’un décret de vous attache la croix sur sa poitrine, et 22.000 mains d’électeurs frappées en ca- dence, salueront cette œuvre de justice.

(( Veuillez, etc. ))

"Suivent les 1 1.000 signatures \

ET D’AILLEURS

71

Le ministre envoya des commissaires enquêteurs qui déjeu- nèrent chez Le Blafard et rapportèrent dans leurs poches la conviction intime que Le Blafard était un homme généreux. La nomination parut à VOfficiel, on prépara les prospectus, et les poissons des grands lacs d’Afrique continuèrent à affluer dans les eaux de la Marne par des conduits souterrains.

En Sabots

Le duc de Sableplein fit un soir son petit compte de caisse, et s’aperçut que des biens paternels, manoir ancestral et terres du Languedoc, il lui restait un bon de poste de quatre francs et deux billets de tombola.

Et cependant, autour de lui, s’élevaient, comme d’insolents donjons, les hautes fortunes des parvenus, arrivés à Paris en sabots.

Un tel, arrivé à Paris en sabots, avait réalise des millions en louant chaque soir, à tous les directeurs de théâtre du monde, des appareils brevetés pour la claque mécanique.

Tel autre, venu à Paris en sabots, avait constaté les excellentes propriétés purgatives de l’eau de Seine. 11 s’était installé à Vienne, il avait vendu cette eau de Seine en flacons.

Il la fabriquait d’ailleurs sur place, avec de l’eau du Danube, des dessous de bras en caoutchouc et de vieux microbes.

CONTES DE PANTRÜCHE ET D'AILLEURS

73

Et le duc de Sableplein dont, depuis des temps reculés, les ancêtres étaient toujours arrivés à Paris dans de somptueux carrosses, le duc de Sableplein n’avait à lui que quatre francs en bon de poste et deux billets de tombola.

Alors, il résolut de s’acheter avec ses quatre francs une paire de sabots rustiques et de sortir, lui, de Paris, en sabots.

Vêtu d’un costume de voyage et chaussé de sabots en bois blanc, le duc de Sableplein est sorti de Paris par la porte de Flandre.

Faute d’une publicité sulïisante, cette manifestation passa, d’ai]l(‘iirs, totalement inap(‘iru(‘.

Après avoir traversé des banlieues et d(‘s l)anli(‘ues, l(‘ due s’arrêta au bord d’une rivière, et se prit à rélléchir sur l’inanilè' de sa protestation , et s ur l’incurable tristesse de sa position sociale .

Puis, il prit un de ces bains froids qui durent très longtemps, et d’où l’on sort, quand on en sort, un peu tuméfié et en assez vilain état.

Le duc de Sableplein est entré dans l’au-delà en sabots. Il sera le Parvenu des Félicités Eternelles, si dit vrai l’Ecriture,

Les aimables Causeurs des salons

Je venais de faire représenter à l’Ambigii mon grand drame en six actes : Le Secret du Ma7xha7id de gaufres. J’avais donc maintenant un petit renom dans le monde littéraire. Aussi, ne m’étonnai-je point quand mon ami Z..., délégué par la comtesse de Bonnepoire, me demanda de bien vouloir accepter à dîner chez cette noble dame, le samedi de la semaine qui suivrait.

Dîner chez la comtesse de Bonnepoire, en compagnie d’écri- vains réputés, de notables médecins et de distingués hommes de guerre, c’était pour le petit renom dont il est parlé plus haut une véritable consécration.

Heu! fis-je, pour ne pas accepter trop vite. La semaine prochaine, je serai bien pris.

C’est comme vous voudrez, répondit Z... Mais il me semble qu’un bon dîner, un cachet de quarante francs et des cigares à discrétion, ça n’est jamais à dédaigner.

CONTES DE PANTRÜCHE ET D’AILLEURS

Au jour dit, je me rendis chez la comtesse, je trouvai divers personnages illustres : Victor Clierbuliez, qui touchait 45 francs, Alphonse Allais, 70 francs par séance, Camille Saint-Saëns, au mois. Plus divers médecins, 30 francs en temps ordinaire et 120 francs pendant les épidémies (car, en ces moments, leur con- versation devient passionnante).

Ce n'était pas la saison des peintres, qui, à cette époque de Tannée, n'avaient généralement aucune saveur,

Je ne perdis pas ma soirée. Comme j'avais franchement égayé

mon coin de table par des plaisanteries des plus spirituelles, le maître de la maison fut satisfait et me pria de revenir toutes les quinzaines.

De plus, Victor Cherbuliez me fît connaître un autre monsieur qui donnait des dîners et qui, lui, pouvait se permettre de rémunérer très largement ses convives de marque. Il faisait, en effet, payer les places à ses invités^ moins notoires. Les places d'honneur, au milieu, coûtaient quarante francs, et les places

76

CONTES DE PANTHUGHE

du bout de la table un louis seulement. Tous ces invités payants claient d’ailleurs fort convenables, et quelques-uns mêmeaA^aient tout à fait grand air.

Pourtant, de légers murmures coururent dans l’assistance quand on prévint que Sully-Prudhomme ne pouvait venir ce jour-là. On présenta à sa place M. de Bornier, qui n’avait pas été annoncé dans les invitations. Personne ne redemanda son vestiaire, et personne ne s’en repentit, car M. de Bornier fut étincelant.

Ludovic Halévy était aussi de la fête. Mais j’appris qu’on le demandait surtout dans les bals blancs. Quant à Armand Sil- vcstre et à Jutes Lemaître, ils « faisaient » plus particulièrement les banquets d’anciens élèves. Trois fois la semaine, ils allaient remémorer des souvenirs d’enfance, choquer leurs verres avec des messieurs qu’ils appelaient leurs condisciples, et boire à la prospérité des diverses boîtes où, jamais d’ailleurs, de leur noble vie, ils n’avaient ficlin les pieds.

Le roi Dagobert

I

Lebon roi Dagobert entendit un jour comme un gros bruit d’abeilles. C’était le peuple qui murmurait.

Saint Eloi, toujours bien informé, expliqua les murmures : « Le peuple, excité par des meneurs, se plaignait de la monarchie absolue. » C’est bon, répondit le roi, je vais leur donner une Constitution.

Mais l’autocrate saint Éloi refusa d’associer son nom à celle politique. Saluant son roi avec un sourire amer, il s’éloigna et rentra dans la vie privée.

78

CONTES DE PANTRUCHE

II

On procéda à des élections de députés. Des professions de foi s’inscrivirent à la pierre noire sur la façade des maisons, le vin coula abondamment dans les auberges, durant que des hérauts, dans les carrefours, criaient les noms et qualités des candidats.

Le Parlement, une fois élu, s’assembla. Ce fut un beau spectacle. Quand ses enfants avaient été sages, le bon roi les conduisait à la salle des séances, les députés s’entr’arrachaient la barbe, rudoyaient les côtes et dévoraient les narines.

111

Or, l’événement prévu arriva. Un matin, le bon roi Dagobert enfila sa culotte à l’envers, et, de la sorte accoutré, présida le conseil des ministres.

Du temps que] Dagobert était un bon tyran, saint Éloi eût

ET D’AILLEURS

79

coupé court à rincident, en disant à son maître : Siré^ votre majesté est mal culottée. Mais saint Éloi et ses amis politiques g-rossissaient désormais le parti des mécontents. On put lire en grosses lettres sur les manuscrits de parchemin qu'on vendait le soir, au coin des rues :

UN SCANDALE AU PALAIS UNE MAJESTÉ MAL CULOTTÉE

IV

L’affaire suscita une grosse émotion dans les cercles. Naymes de Montmartre, Ogier du Vexin et Charibert de Monsouris rapportèrent à la tribune.

Mais, après discussion, la majorité servile déclara que, (( confiante en la bonne ternie de l’Exécutif », elle passait à l’ordre du jour.

V

Soit! dit saint Eloi. Les voies parlementaires ne nous mè- nent à rien ; essayons d’autre chose.

Des maisons et des palais, entlammés par une poudre ma- gique, s’effondrèrent ou volèrent en éclats.

Je suis un bon roi, dit Dagobert. Pourtant, l’intimidation, ça ne prend pas avec moi.

Et, enhardiparses conseillers, non contentde laisser sa culotte telle, il retourna sa veste, son bonnet royal et ses pantoufles.

CONTINS DK PANTlUnilK KT D'AILLEUliS

Alors, (l’autros maisons s’onflammèrent de plus belle. Mais je ne puis vous en dire davantage, la page de mon précis d’histoire s’élant arrêtée là.

La Rixe

Sur le boulevard de Charonne, Henri, dit Pelle-à-Feu, et Auguste, dit Gustave, en sont venus aux mains. Et, malgré le froid, une assemblée nombreuse de personnes oisives ou occu-

pées^suit les péripéties de la bataille. Si aucun pari ne s’engage sur son issue, c’est que l’angoisse de la lutte suffit à passionner les spectateurs.

6

82

CONTES DE PANTRUCHE ET D'AILLEURS

Les premiers coups parés assez habilement, les deux adver- saires, à peine touchés, ont repris du champ pour un assaut décisif. Et les cœurs hattent à voir ces quatre-z-yeux se regarder si terriblement qu/ily en aura sûrement tout à l’heure au moins deux de pochés, et aussi à entendre grincer ces dents blanches dont reffectif ne sortira point indemne d’une telle aventure.

Ils s’élancent l’un contre l’autre avec inie si violente furie que les plus timides parmi les spectateurs, conçoivent le projet de les séparer; mais ils n’y donnent aucune suite.

Depuis quelques instants, je m’étais mêlé à la foule. Je sortais de mon usine de Charonne et j’avais résolu de faire quelques pas sur le trottoir en attendant ma voiture. Je fendis brusque- ment les rangs du public et je m’avançai dans le champ clos, je fis tout de suite sensation, avec mes larges favoris noirs et ma haute stature.

Flegmatiquement, je remis ma canne à un des assistants et je me dépouillai de ma pelisse de fourrure, que Je remis à un autre. Méthodiquement, je saisis Pelle-à-Feu par l’épaule droite et x^uguste, dit Gustave, par l’épaule gauche. Et comme, mécon- tents d’étre interrompus, ils paraissaient se rebiffer, j’^envoyai d’un coup de poing Gustave a mx mètres, et d’un autre coup de poing Pelle-à-Feu à six mètres cinquante (environ).

Ce bel exemple de force physique enthousiasma les specta- teurs, qui m’acclamèrenl avec un touchant ensemble, à l’excep- tion toutefois des deux gentlemen qui détenaient ma canne à pomme d’or et ma pelisse' de fourrure, et qui, blasés sans doute sur ce genre de spectack^ s’étaient en allés avant la fin.

Péripéties

Mon oncle Guêpier achetait à bas prix de vieilles descentes de lit, peaux d'ours ou peaux de loups. lien doublait des pardessus, qu’il revendait comme de riches pelisses au monde élégant de Francfort-sur-le-Mein.

Il revint en France avec deux millions qui n’avaient pas d’odeur et qui fleuraient pourtant aussi bon, pour nos nez avides, que toutes les roses du Bengale.

Mes frères et moi, nous avions à cette époque, rue Lafayette, au quatrième étage, un bureau de banque et d’affaires qui s’ap pelait le « Comptoir de la navigation lacustre. ))

11 n’y venait d’ailleurs pas plus de navigateurs ni de personnes ayant un rapport quelconque avec la navigation que si c’eût été un comptoir spécialement consacré aux aéronautes.

84

CONTES DE PANTRUGIIE

Nous y passions scrupuleusement trois heures le matin et trois heures Taprès-midi. Et To]) ne s’ennuyait pas trop. Car nous avions tous les jours à deviner, dans les quotidiens, un bon nombre de mots carrés, de mots en étoile et de problèmes chiffrés. Le temps de chercher les solutions, qu’il fallait envoyer par la poste, l’heure du dîner arrivait assez vite.

Je vois encore au mur un portrait de steamer de la ligne Clinard et un tableau des pièces de monnaie à refuser, qui ne fut jamais consulté que par désœuvrement.

Notre oncle Guêpier, par un mot rapide, nous annonçait son arrivée et nous priait de venir le voir, au plus tôt, dans un appartement meublé qu’il occupait provisoirement rue d’Ams- terdam.

Nous nous décidâmes à y aller tous les trois, et nous lais- sâmes fermé pour un jour le Comptoir de la navigation lacustre. (( C’est justement parce que nous serons sortis qu’il viendra du monde aujourd’hui, » disait mon frère Adrien. Personne d’ailleurs ne vint non plus ce jour-là.

Nous embrassâmes le frère de notre mère sur sa rude barbe blanche. Il était gros, bon vivant et affable. Son cou apoplec- tique rayonnait comme l’aurore de notre fortune prochaine. Mais nous fûmes fort désappointés quand notre oncle Guêpier nous présenta une jeune Allemande, sèche et rousse, que, sans dire gare, il avait épousée huit jours auparavant. Nous fîmes pourtant bonne figure à cette personne.

L’oncle nous paya un bon dîner dans un restaurant voisin. Et, les bons vins aidant, nous nous consolâmes peu à peu de

ET D’AILLEURS

son mariage. L'héritage, sans doute, risquait fort de nous échapper. L'oncle cependant, jusqu'au jour de sa mort, avait le temps de nous rendre différents services. Car, bien qu'il n'eût jamais rien demandé à personne (et pour cause), le Comptoir de la navigation lacustre se fût accommodé d'une subvention.

Le lendemain, nous apprîmes à notre réveil que l'oncle Ciuepier était mort dans la nuit.

Nous nous empressâmes de nous rendre rue d'Amsterdam notre tante, le visage gonflé de larmes, gémissait en allemand. Sans avoir l'air de rien, nous eûmes tôt fait d'apprendre que l’oncle était mort sans testament. Nous étions ses héritiers directs. Nous décidâmes sur l’heure que le Comptoir s'appel- lerait prochainement (( Comptoir général )) et qu'il s'occuperait de la navigation lacustre, fluviale et maritime.

L'excellent oncle laissait près de deux millions (des actions mines, un fonds de chapellerie à Strasbourg et une maison publique à Francfort).

8G

gonte:s m pantrüghe

La petite femme n/avcTit rien (le tout ceia. Mais nous ferions certainement (pu'lrjue clios(‘ j)Our elle. On lui paierait son voyage pour retourner dans sa famille et on Ini laisserait prendre avec elle un certain Jiombre d'objets mobiliers.

Faites bien attention! nous dit un Jurisconsulte. Tout n’est pas fini et vous n’avez pas encore l’héritage. S’il naissait un enfant posthume?

Le bonhomme était bien vieux, objectai-je.

Mais la petite femme est jeune. Elle a dix mois devant elle pour s’adjoindre un petit héri tier qui, sous l’œil ironique de la loi, s’appropriera les deux millions de Monsieur votre oncle.

Dès le lendemain, du matin jusqu’au soir, nous eiitoiirâmes de prévenances et d’une surveillance habile la tante Guêpier. De huit heures à minuit il y avait toujours quelqu’un de nous trois chez elle, en permanence. On lui offrait son bras, si elle voulait faire un tour de promenade. Et régulièrement, chaque nuit, nous faisions le guet h sa porte.

# *

Aucun symptôme, heureux pour elle, alai^mant pour nous, ne se révéla pendant les premières semaines. Aussi, au bout d’un mois et demi, nous relâchâmes-nous de notre surveillance. La tante allemande ne paraissait pas disposée h mal faire et, d’ail- leurs, il était désormais diffieile que l’enfaut usurpateur arrivât dans les délais.

ET D’AILLEURS

87

Nous n'allâmes plus rue d'Amsterdam qu'une ou deux fois par semaine. Nous étions très préoccupés par certaines diffi- (*ultés de la suceession. Quant au Comptoir de la navigation, il commençait à prospérer. Nous fîmes une affaire de soixante- quinze francs avec un monsieur qui s'était trompé de porte. Et, pour ouvrir une comptabilité spéciale, nous achetâmes à cette occasion pour cent cinquante francs de fournitures de bureau.

Il y avait cinq mois que l'oncle était mort, et les formalités de la succession étaient loin d’être terminées. La maison publique de Francfort compliquait la situation d'une façon

terrible. Elle appartenait pour un tiers au défunt, pour un autre tiers h une principauté d'Allemagne, et pour le reste, à des héritiers mineurs.

A ce moment, il vint de la rue d'Amsterdam des bruits alar- mants. Depuis quelques semaines, la petite Allemande était sujette à des malaises assez fréquents. Elle portait des peignoirs

lâches (‘t évitait de sortir en taille. Mais nos calculs nous rassii- rai(‘iit : il n’arriveraii pas à temps.

Neuf mois et demi se sont écoulés depuis la mort de Toncle (iuêpier, et les affaires de la succession se régularisent peu h peu. Nous allons, d’ici peu de temps, entrer en possession, et le Comptoir de la navigation s’installera en plein boulevard.

La tante allemande nous inquiète un peu. Elle est évidem- ment mal conseillée. Malgré sa grossesse, elle fait toutes sortes d’excentricités; on a été jusqu’à dire qu’elle montait à bicy- clette. Voudrait-elle, au péril de sa vie, hâter la venue de notre pseudo-cousin?

Une vieille bonne à nous, que nous avons placée chez elle, nous envoie un jour un télégramme : (( Madame Guêpier a été prise des douleurs ce matin. »

On arrive tous les trois rue d’Amsterdam. C’est par une lourde après-midi d’août. Dans la salle à manger de vieux chêne, un Allemand, maigre et barbu, est assis près de la table. Est-ce le frère, est-ce le cousin de notre tante? Serait-ce l’ami complaisant qui est intervenu pour nous déposséder? Nous nous saluons poliment. Chacun de nous s’assied dans son coin, et l’on attend.

ET D’AILLEURS

89

A intervalles réguliers, de grands cris s’élèvent dans la chambre voisine.

Nous attendons deux grandes heures. Parfois, la porte s’en- tr’ouvre et nous apercevons le médecin en bras de chemise, les manches retroussées. Les cris sont plus rapprochés et plus violents.

La vieille bonne ouvre enfin la porte.

Un garçon, dit-elle. Et elle ajoute :

Il est mort.

Je la suis à la cuisine :

11 est mort, mais est-il viable? S’il n’est pas viable., (fest important pour nous.

Il ne pouvait pas vivre, dit la vieille femme qui faisait chauffer de l’eau; il avait le gosier bouché et un nez de cochon.

Je rentre gravement dans la salle à manger et, parlant dans mes dents, je dis à mon frère Adrien : (( Il avait le gosier bou- ché et un nez de cochon. »

Puis je dis de même à mon frère Lambert :

(( Pas viable. Gosier bouché. Nez de cochon. »

Tous deux comprennent, maîtrisent leur joie ft inclinent la tête d’un ton grave.

Les gémissements continuent. Même après ta délivrance, elle souffre encore, la petite Allemande, pour qui nous avons main- tenant une pitié attendrie,.et à qui, malgré ses mauvaises inten- tions, nous ferons certainement une petite rente, pour la récom- penser d’avoir mis au monde un enfant aux narines bouchées, avec un groin de cochon.

Les cris redoublent. Ils sont effroyables. (( Ah! la pauvre femme! » disent ensemble les trois directeurs du Comptoir de la navigation.

Mais quelle est cette autre voix aigre? Pourquoi la porte

90

CONTES DE PANÏliUCHE ET D’AILLEUUS

s'ouvre-t-elle brusquoineiii? Nous nous précipitons vers la vieille bonne.

Il vient d’eji arriver un autre! soulïle t-(‘lle. Entendez-le (jui piaille! Il est bien vivant, eelui-là!

La Foire aux pains d’épices

Quand nous eûmes quitté mon oncle, chez qui nous avions dîné, Le Blafard me paya le café à la brasserie voisine; puis

nous nous dirigeâmes vers la Foire aux pains d'épices (c'est moi qui payai le tramway).

Le Blafard me ht les honneurs du diorama. Moi, je lui offris le rat de douze kilos. En revanche, ce fut aux frais de mon ami que je touchai le gros mollet de la dame'colosse.

CONTES DE PANTRUGHE

^2

Nous faisions montre, run et Tautre, d/un détachement de grand seigneur dans ee méticuleux assaut de politesses. Mais c'était entre nous un accord tacite pour mépriser tous les speC’ tacles qui coûtaient plus de dix sous.

Comme c'était mou tour de régler, J'avisai avec empresse- ment une modeste petite baraque, et je parus très alléché (entrée : vingt-cinq centimes) par cette mirifique enseigne : Venez voir la huitième merceille du monde.

La foule estimait probablement que c’était assez de sept mer- veilles pour un vieux monde tel que le nôtre, car nous nous trouvâmes seuls. Le Blafard et moi, à rintéricur de la baraque, devant un rideau d’aiidrinople usé.

Soudain, sortant d'on ne sut jamais où, un monsieur mal vêtu apparut à nos côtés. Il avait une voix fort éraillée (sans doute à cause d’un sabre avalé de travers).

Il écarta le rideau d'andrinople, et qu'aperçûmes-nous dans une solide cage de fer?

ET D’AILLEURS

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Un paisible vieillard, en habits de ville, assis sur une chaise de paille, les deux mains croisées sur un parapluie vénérable.

Habitants des villes et des campagnes, s’écria rhumbic barnum, riverains des fleuves et des marais, fonctionnaires maladifs, bourgeois casaniers et joyeux loups de mer, nous ne venons pas vous exhiber ici des hommes sauvages, car vous en avez assez vus.

(( Et le beau miracle, vraiment, de se nourrir de viande crue! Nous en mangeons tous, de la viande crue, par ordonnance de notre médecin, ou par incurie de notre cuisinier. Le rare, mes- sieurs, le prodigieux, mesdames, serait de manger de la viande cuite à point.

(( Honorables assistances, le phénomène que nous avons l’hon- neur de vous présenter ici, est un phénomène unique, juste- ment dénommé : la huitième merveille du monde, par toutes les sociétés savantes. ))

Voyage en Orient

16 mars. Quand Roger et ses compagnons enren^t visité la Palestine, ils traversèrent l’interminable plaine de Gôr, et s’ar- rêtèrent pour méditer, tel le voyageur légendaire, devant les ruines violettes de Gandourah.

Ils virent aussi l’enclos de briques noires les fîères tribus Amalécites se lamentèrent jadis sous la colère d’Iahvè-Cébaoth,

CONTES DE PANTRUGHE ET D’AILLEURS

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FEIohim des Eiohim, le seul Elohim, celui qui n était pas au coin du quai.

Puis, ayant pris conseil de ses compagnons, Roger résolut de s’acheminer vers le Sud, croissaient les oliviers rouges et les gigantesques bananiers de TArabie heureuse.

19 mars. Ils suivaient, au trot allongé de leurs chevaux arabes, la blanche route d’Ossor-Méuéi. Derrière eux, sur quatre maigres chameaux au poil fauve, venaient quatre Circas- siennes, fournies par une agence anglaise, dont un eunuque à cheval portait les initiales sur sa casquette cirée.

De grands palmiers, bénisscurs immobiies, bordaient le che- min silencieux.

24 Les voyageurs s’abreuvaient largement d’eau-de-

vie de grain et d’une liqueur du pays, le ratéi, qui ressemble à de k chartreuse bleue. Ils étaient donc ivres, la plupart du temps, comme des cochons de Mésopotamie. Aussi s’égaraient- ils fréquemment dans de mauvaises routes. Quittant Louscatèh, ils tournèrent pendant trois jours dans une petite étendue de sable qu’ils prirent pour un vaste désert. Ils étaient épuisés de

CONTES DE PANTRUCHE

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fatigue, quand ils firent la rencontre d/un indigène. Celui-ci les conduisit à Kerkaroum ils connurent enfin, à la joie des habitants, qu’ils se trouvaient dans l’Arabie heureuse.

Tous ces Arabes étaient en proie à une douce allégresse. Ils parcouraient les rues en sautillant et, faisant claquer leurs doigts, ils s’écriaient : « Bath ! Bath ! »

Roger, qui savait la langue du pays, demanda a un Arabe : (( Pourquoi êtes-vous tous si contents? »

Et l’Arabe répondit : « Parce que nous sommes dans l’Arabie heureuse. »

mars, Avant de quitter Kerkaroum, ils firent visite à riman du pays. C’était un quinquagénaire de haute taille, dont la barbe était noire et drue et les sourcils rasés.

Il était très vénéré et réputé pour sa science. Il avait dix-huit femmes et plus de , trois cents enfants. Mais il ne s était pas contenté d’engendrer ses enfants sottement et sans méthode, ainsi qu’agissent la plupart des imans de l’Arabie heureuse. Il avait dressé des tableaux méticuleux, figuraient l’âge, la hauteur, le tour de taille de ses femmes, leur poids aux diffé- rentes époques de la gestation, l’indication de leur tempéra- ment, de leurs habitudes, de leur régime alimentaire.

Il avait également dressé d’autres tableaux relatifs au poids et à la taille de ses enfants aux différents âges de la vie. Il se livrait à d’instructives comparaisons sur les enfants consécutifs d’une même mère, et sur des enfants engendrés à la même époque par le même père et conçus par des mères diverses.

Sa principale sagesse consistait d’ailleurs à ne tirer aucune déduction de ces observations, si passionnantes à recueillir.

29 mars. Quittant Kerkaroum, les voyageurs gagnèrent Kerkabèh, ils furent reçus princièrement par un vieil iman vénérable, et les attendait la 'plus curieuse aventure de leur voyage.

ET D’AILLEÜUS

07

Roger et ses compagnons furent logés au palais. Mais, bien que les lits fussent confortables, ils dormirent mal. Car des bruits inquiétants se faisaient entendre dans les couloirs tor- tueux du sérail. Et par moments on percevait le sifflement d’un cimeterre que quelque homme de garde aiguisait sur une pierre polie.

Le lendemain, Timan fit venir Roger et lui dit ces paroles :

(( Tu ne quitteras pas mon pays sans en emporter un souvenir durable. Je donne aujourd’hui une grande fête en ton honneur. Et je t’ai réservé une surprise ».

Ils se rendirent tous |dans une large plaine des estrades officielles étaient dressées. L’iman y prit place, ayant à ses côtés le voudak, chef de la marine marchande, et le goulayeb, aseptiseur des cure-dents royaux.

On avait tracé un chemin au milieu de la plaine, et tous les cent mètres environ, le long de ce chemin, se dressait un gouhaï ('mât de couleur verte surmonté d’un croissant d’or).

Un vadaï (capitaine) amena à Roger un cheval arabe, riche- ment caparaçonné.

(( Tu vas, si tu veux, dit l’iman. enfourcher ce cheval, et, au signal que je donnerai, partir au galop sur ce chemin. Apres

7

98

CONTES DE PANTKUCllE

un laps do iomps fixé par moi à ravaiico, le sonneur de trom- pette, que tu vois là, sonnera de son instrument; au moment la trompette sonnera, il faut ([uetu ais mis pied à terre, sous peine d’être, à l’instant même, livré au bourreau. Si tu tiens à la vie, il est donc plus prudent de laisser ce cheval et de venir t’asseoir près de moi sur Testrade, d’où tu suivras le reste de la fête.

(( Seulement je tiens à te prévenir que si, ayant enfourché le cheval, tu arrives au premier poteau avant que la trompette ait sonné, tu toucheras mille sequins d’argent; si tu parviens au deuxième mât, tu" auras dix mille sequins, au troisième, cent mille; au quatrième, un million, et ainsi de suite, selon la même proportion. Mais prends garde à l’appel de trom- pette. ))

Roger n’hésita pas. Il se dit qu’il atteindrait sans péril le deuxième poteau. Il mettrait pied à terre et se contenterait d’emporter dix mille sequins (un peu plus de dix mille francs de notre monnaie). Il éperonna son cheval et, sous une clameur enthousiaste, passa devant le premier mât. Mille sequins! Eperonné à nouveau, l’étalon arabe, en quelques puissantes foulées, atteignit le mât des dix mille sequins. Mais Roger ne s’arrêta'pas. Le poteau des cent mille sequins était proche. Il était à peine dépassé, que le cavalier, penché sur sa monture, aperçut le quatrième. Un million de sequins! La fortune ou la mort! L’immense clameur de la foule s’était écroulée tout à coup, et. entre la double haie d’angoisses, le galop du cheval s’entendait seul dans le vaste silence. Au moment Roger dépassait le cinquième mât (dix millions de sequins!), un subit pressentiment lui fit quitter selle et sauter prestement à terre. Il était temps. A peine touchait-il le sol libérateur, que l’appel de trompette sonna solennellement dans l’espace, noyé aussitôt dans les cris débordants des spectateurs.

ET D’AILLEURS

99

Roger gisait à terre, contusionné. Mais il était heureux, ayant conquis la fortune. Une chaise turque, portée par deux Arabes, le ramena auprès de Timan.

3i mars. On festoya jusqu'au matin. On festoya encore le jour qui suivit. Le surlendemain, au moment de faire ses préparatifs de départ, Roger, qui n'avait pas encore touché ses dix millions, alla trouver le vénérable iman, à qui, avec la plus grapde courtoisie, il demanda quelles étaient ses habitudes de paiement.

L’iman eut alors un bon rire et s'écria :

GouMm boder cataî mesdach? (Vous avez cru à cette inno- cente plaisanterie?)

Roger ne répondit rien. L'iman poursuivit :

Caradim siboach médéir vouzawuzdim bédé. (Alors vous pen- siez toucher dix millions pour avoir parcouru cinq cents mètres â cheval?)

Et il ajouta en français :

Vous n’avez vraiment pas la trouille!

L’Aventure de Pierre Arabin

Pierre Arabin se réveilla brusquement et se cogna la tête au plafond. Pourquoi donc avait-il la tête si près du plafond?

Il tâta le sol, puis il tâta le plafond. Le sol était à, soixante centimètres du plafond. La maison s’était-elle télescopée, ren- foncée comme un chapeau-claque?

Mais, à droite et à gauche, les murs s’étaient resserrés aussi, tout contre ses épaules et ses bras.

Il donna alors un vigoureux coup de poing au plafond, qui se souleva et se renversa de côté.

La lumière fut.

Pierre s’aperçut qu’il était au fond d’une sorte de puits rec-

GONTRS DE PANTUüGKE ET D’AILl.EL’ns

101

tangulaire de deux mètres de profondeur. Il escalada un des murs et se trouva bientôt assis au bord du puits, sur la terre fraîche.

Autour de lui, des stèles de pierre et de marbre, de petits enclos fermés de grilles, de la verdure.

Tout à côté de lui, à sa droite, une dalle dressé, avec cette inscription sur du marbre rouge :

FAMILLES ARABIN ET ACHILLES

Pierrette-Louise-Eulalie Arahin, née Achüles Née en 1SI0-^IS7Q Georges-Pierre-Paul Arabin en 1 SOI A- 1 S 87

C'étaient les noms de sa mère et de son pauvre père.

Il faisait frais. Pierre Arabin eut un petit frisson. Il vit qu’il était en habit. La terre humide avait marqué de taches jaunes ses manches et son pantalon. Le devant de sa chemise était chiffonné; mais ça n’avait pas d’importance ; c’était un devant non empesé.

102

CONTES DE PANTKUCHE

Il pouvait être cinq heures du soir. Le grand jardin n’était peuplé que de pierres et de marbres. Aucune ombre furtive ne passait entre les petits enclos.

Pierre Arabin se mit debout et s’étira. Ses épaules, ses reins étaient bridés d’assez fortes courbatures. Il était ahuri et avait les pieds froids.

11 s’éloigna, les mains dans ses poches, vers la grande allée. Il arriva devant la porte du gardien chef. Personne ne lui fit d’observations.

On le prit sans doute pour un restant d’enterrement qui s était attardé sue tombe.

Il sortit donc tranquillement du Père-Lachaise, en habit et sans chapeau. Sur le boulevard extérieur, il entendit un son de trompe. Il vit un petit enfant habillé en marquis Louis XV, qui passait avec ses parents. Il en vit un autre habillé en officier, avec un képi trop large et un petit grand sabre.

ET D’AILLEURS

103

Ail! oui, dit-il. Ce doit être aujourd'hui la mi-careme.

Un lîacre à galerie passait. Il lui jeta l'adresse de son petit appartement de garçon : 64, rue du Colisée. Les coussins de la vieille voiture étaient à peine secs. 11 faisait humide comme dans la terre, Pierre Arabin grelotta et se mit à pleurer.

Il pleurait sans savoir pourquoi. Il ne songeait à rien. Il semblait que son court séjour dans la terre lui eût fait perdre l’habitude de penser.

La voiture allait au pas au milieu de la foule. Il pleuvait. La boue, sur le sol, était rose de confetti écrasés. Les arbres s agré- mentaient tristement d’une frondaison de carnaval. Autour de eurs branches nues, des serpentins multicolores s’emmêlaient comme des cheveux de femme autour d’un vieux peigne.

Quand le fiacre eut échappé à la cohue des quartiers centraux, Pierre Arabin sentit poindre en lui une anxiété. Quel effet allait- il produire chez lui, sur son concierge et sur son domestique? Il descendit lenlement du fiacre et s’avança atout petits pas vers la loge. Mais le concierge était sorti. Une voisine gardait la loge.

Y a-t-il quelqu’un à l’entresol? demanda Pierre Arabin.

Vous ne savez donc pas ? dit la voisine. Le monsieur de l’entresol est mort lundi dernier. On fa enterré hier.

Et il n’y a personne là-haut?

Vous pensez. Le domestique est parti. On a mis les scellés.

Pierre Arabin n’avait pas sa clef. On ne” pense pas à enterrer les morts avec leur clef.

Il manquait aussi d’argent. Il avait seulement au doigt une bague avec un petit brillant. Il résolut d’aller la vendre . Il remonta dans”son vieux fiacre, grommelant, et se fit conduire rue de la Paix. Il eut peine à trouver une boutique ouverte. Un bijoutier le regarda avec de petits yeux et lui dit cette phrase

104

CONTINS DK l>ANTIÎl’KIIK

textuelle : (( Ce n’est pas dans mes habiUides de faire des affaires avec des personnes sans chapeau. »

Il remonta dans sa voiture et se fit conduire chez son chape lier qui l’accueillit sans étonnement.

Arabin se dit : (( 11 n’a pas reçu de lettre d’enterrement. »

Ce n’était pas exact. Le chapelier avait bien reçu un faire- part, que lui avait fait envoyer le domestique de Pierre; seule- ment, en voyant Arabin, il s’était dit simplement : a Ce n est pas lui qui est mort; ce doit être un de ses parents. »

Le chapelier était pressé. 11 avait décidément des favoris trop sérieux pour être disposé à écouter des histoires extraordi- naires. Arabin lui fit donc un récit banal d’une bousculade sur le boulevard oii il avait perdu, disait il son chapeau. Le chape- lier lui choisit un beau haut de forme. Puis il lui dit, songeant au parent mort :

Je vais vous mettre un crêpe.

Arabin, un peu ahuri, ne protesta pas. Le chapelier le coiffa

d’un chapeau à large crêpe. Il se trouva ainsi porter son propre deuil. Ce qui l’attrista profondément.

Il trouva ensuite un joaillier, qui lui donna deux cent cin qualité francs pour sa bague.

ET D AILLEURS

lOo

Arabin se sentit moins triste quand il eut do l’argent. 11 réso- lut d’aller dîner à son restaurant habituel. « Je vais faire mon petit effet » pensa-t-il. Mais tout se passa discrètement entre la caissière et le garçon. (( Qu’est-ce que vous prétendiez donc, que M. Arabin était mort? » dit la caissière. (( On m^avait dit », répondit le garçon.

Pierre avait un grand appétit. Mais, dès les premières bou- chées,. sa faim s’apaisa, et il ressentit à l’estomac une vive douleur.

Avez- vous vu M. Cerneaux et M. de Loiiffeuil?

C’étaient ses deux amis intimes, ses associés de fêle. C’était

eux qui avaient dû, la veille, conduire son deuil.

Je les retrouverai, pensa-t il, au bal de TOpéra.

Car il savait bien qu’ils iraient au bal comme h l’ordinaire, qu’ils ne seraient pas plus tristes que de coutume, qu’ils ne crieraient pas pour s’étourdir, et qu’ils diraient paisiblement toutes les demi-heures : (( Ce pauvre bougre d’Arabin! »

Un journal du matin annonçait dans un éclio spécial (( la disparition d’un joyeux fêtard, Pierre A*^*, que les habitués de James connaissaient bien. C’était un bon garçon sans préten- tion. Cette mort fera pleurer les beaux yeux de Jeanne de Meung, et un peu aussi ceux d’Alaine Chartier, qui n’est pas une ingrate. »

(( Ces pauvres amies! dit Arabin, attendri. Enfin! Je les retrouverai tout à l’heure à l’Opéra. »

11 s’acheta un faux nez et une barbe. Puis il se rendit au bal. Pendant une heure, il attendit Lucien Cerneaux. Enfin il aper- çut à la sortie d’une loge le front dénudé et la grande moustache blonde de son ami intime.

11 s’approcha de lui pour l’intriguer. 11 changea sa voix et lui dit simplement, car il manquait d’imagination :

Bonjour, Cerneaux,

lOG

CONTRS DK DANTUUKIIK

Bonjour.

Je suis uu ami de Pierre Arabin, continua Pierre Arabiu.

Ah! le pauvre bougre ! dit Lucien Cerneaux.

11 s’éloigna. Arabin le suivit. Plus loin^ ils rencontrèrent Jean de Louffeuil.

Bonjour, Louffe, dit Pierre Arabin. Je suis un ami de Pierre Arabin.

Ah! le pauvre bougre! dit Louffeuil.

Tous trois s’en allèrent dans le bal. Cerneaux et l^ouffeuil ne prenaient aucune garde à ce compagnon inconnu. Quant à Pierre Arabin, il évitait de brusquer les événements et s’en désintéressait peu à peu. Il oubliait même par moments qu’il venait d’être enterré vif.

Cerneaux et Louffeuil se laissèrent faire quand leur mysté- rieux compagnon les invita à souper.

A table, à mesure qu’approchait Pinstant fatal il allait arracher son faux nez et sa fausse barbe, Arabin se sentait de plus en plus ému. Son émotion J^augmenta encore quand Cer- neaux lui raconta les détails de sa mort, au bar : une congestion rapide après une ingestion d’un certain nombre de cocktails.

Arabin reculait toujours l’instant du coup de théâtre. Cer- neaux et Louffeuil avaient bu sec. Ils étaient complètement partis.

Et, si on vous disait qu’Arabin n’est pas mort, qu’il était en léthargie et qu’il est sorti de sa tombe... dit-il tout a coup d’une voix étranglée.

On a vu des choses plus extraordinaires, dit Cerneaux.

Et, si on vous disait qu’il n’est pas loin de vous?...

On lui ferait dire de s’amener, dit posamment Louffeuil.

Et, si c’était moi Arabin?... dit Arabin, n osant encore arracher son faux nez.

Tu blagues dit Cerneaux.

ET D’AILLEURS

107

Je blague? dit Arabiii.

Et il retira, non sans peine, son faux nez et sa fausse barbe dont les élastiques s’accrochaient à ses oreilles.

C’est bien lui! s’exclamèrent Cerneaux et Louffeuil.

Ils poussèrent un éclat de rire énorme.

Pierre Arabin se contenta de cette manifestation.

-A- Pourquoi n’as-tu pas dit ça plus tôt, dit Cerneaux. On aurait rigolé au bal.

Il faut aller chez Alice, dit Louffeuil.

Mais Alice n’était pas chez elle. Et, chez Jeanne de Meung, on ne leur ouvrit pas. Aussi furent-ils réduits à errer dans les maisons amies malheureusement, la nouvelle de la mort d’Arabin n’était pas encore répandue.

Partout, il faisait le récit de son aventure. Mais, alors que certaines de ces dames l’écoutaient complaisamment, d’autres semblaient distraites, et la plupart disaient : Tu n’as rien de plus gai à nous raconter? Tu ferais mieux de payer une bou- teille de champagne. »

Incidents Passionnels

Il était cinq heures du soir. On avait semé, l’après-midi durant, une petite neige parcimonieuse. La nuit tombait. Je m’étais aposté près de la grande maison sombre. Et je vis des choses que les passants affairés n’avaient pas l’air de voir. Sous la large porte, des gens de tout âge et de toute condition allaient et venaient, les uns violemment, les autres à pas lents, comme des ombres éternelles. Je vis sortir une vieille dame hautaine, qui avait être belle. Elle tenait à la main un long poignard, gainé de cuir florentin. Elle passa devant moi sans me regarder et disparut dans la foule.

Et presque au même instant, la suivant à quelques pas, sortit un étrange petit vieillard^ à la barbiche rude, lequel boi- tait, et marchait précipitamment, et tenait sous son bras droit

CONTES J)E PANTUUGIIE ET D’AILLEURS

100

une vieille mandore. Et le vieillard, lui aussi, disparut parmi les passants.

Mais voici qu'une autre vieille femme quitta à son tour la grande maison sombre. Celle-là était courte et large. Elle ser- rait contre sa poitrine un coffret de bronze. Elle s'arrêta un instant sur le seuil, parut hésiter, et se perdit dans la foule.

donc s'en étaient allés ces mystérieux personnages, la vieille dame au poignard, vieux monsieur à la mandore, et rautre vieille dame au coffret de bronze? Mais ce n'était pas pour me poser de telles questions que je stationnais depuis trois quarts d’heure devant le sombre bâtiment de l’Hôtel des Ventes.

Il faut vous dire que, la veille au soir, j’avais fait la con-

naissance d’une femme mariée, d’une grosse femme mariée, de trente-deux ans, à qui j'avais donné rendez-vous, à ce coin de la rue Drouot et de la rue Rossini. Mes affaires avaient marché rondement. Rencontrée aux abords de la gare Saint- Lazare, la grosse dame mariée toléra que je marchasse à ses côtés. Nous causâmes. Quand j'eus appris qu'elle était de

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CONTES J)E PANTRUGHE

bonne famille, qu'elle avait pour mari un commerçant hono- rable, je l’invitai à dîner pour le soir même, en cabinet parti- culier. Mais elle était attendue chez elle. Elle accepta mon rendez-vous pour le lendemain. Je raccompagnai jusqu’à son train et je pris incontinent une voiture pour aller conter la chose à mon ami Edouard.

Edouard me demanda si la grosse dame était jolie. Je répon- dis : (( Non, pas précisément. ». (C’était en effet une grosse dame sur la beauté de laquelle les avis pouvaient être parta- gés, et je voulais enlever à Edouard la satisfaction bien légi- time de la découvrir laide, au cas il la rencontrerait à mon bras.)

Ma moirée, au boulevard, fut allègre, troublée seulement par un calcul dont je ne sortis point : peut-on avec quatre-vingt francs épuiser toute la série des plaisirs suffisants pour épater une dame indulgente de la banlieue ouest?

Assis à la terrasse d’un café, je regardais les passants, avec le contentement du Monsieur qui a une liaison en vue, son pain sentimental cuit pour quelques semaines, et la perspective de pouvoir se reposer ensuite, au moins pendant six mois, sur les lauriers de cette première bonne fortune sérieuse.

J’allai, dans l’après-midi du lendemain, retenir deux places pour les Remords d'Alberte, pièce moderne en trois actes, à qui, quelques jours auparavant, la presse fait un succès moyen. 11 y a des pièces, vous savez, à qui la presse avait fait un accueil assez tiède, et qui, malgré ça, sont très bien. Et puis, aux abords des succès tapageurs, les marchands de billets sont si durs !

Deux places dans une baignoire. En arrivant de bonne heure, en donnant quarante sous à l’ouvreuse, on avait de fortes chances d’être seuls.

La grosse dame arriva à six heures. Un fiacre nous emmena vers le petit restaurant très convenable que m’avait indiqué

ET D’AlLLEüRfS

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mon ami Edouard. Chemin faisant, je Tembrassai tendrement et nous échangeâmes nos petits noms. Elle s’appelait Rosalie. Puis j’entamai une longue dissertation pour démontrer la su- périorité du restaurant oii nous allions sur d’autres restaurants moins confortables, quoique plus à la mode. On nous installa dans un petit cabinet. Je pris la carte et je proposai quelques plats compliqués qu’elle refusa discrètement. On s’en tint fina- lement au potage et à des viandes froides assorties. Pour corser l’addition qui restaient bien au-dessous de mes prévisions, si

restreintes qu’elles fussent, je commandni (signal des galantes entreprises) une bouteille de champagne, dont nous parvînmes, en nous forçant un peu, à absorber la moitié.

Nous nous rendîmes à huit heures un cpiart au théâtre. C’est certainement un plaisir de raffiné que de se trouver seul dans une salle de spectacle. Mais, pour le bien goûter, il faut s’appe- ler Louis de Bavière et avoir voulu cette solitude. Je constatai avec amertume que la presse avait encore exagéré le succès des liemords dWlberte, et j’aurais presque consenti à payer des passants pour garnir les banquettes. Enfin, quajid le rideau se leva sur la grande pièce, je m’estimai heureux décompter vingt- trois personnes au parterre. En regardant attentivement la scène, on n’apercevait pas le vide du balcon.

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CONTi:S DK l‘ANTnLCHK

Soudain Rosalie me saisit le bras et me montra au troisième rang de rorchestre le monsieur grisonnant que je l’avais vue rejoindre la veille, à la gare Saint Lazare :

Mon mari !

Elle dit simplement : Mon mari ! et non pas : Ciel ! mon mari : comme les dames ont l’habitude de le faire, dans les romans, en semblable circonstance.

Bien qu’ennuyé moi-même, je pris un air dégagé et je rassurai Rosalie. Nous étions bien cachés au fond de la baignoire, isolés dans notre pur amour par un treillis de bois doré. Elle était triste et agitée. Je lui proposai de partir pendant un acte, mais les Remords d'Alberte, au cours de la scène III du 2, nous paru- rent tellement poignants que nous attendîmes la fin, désireux de voir la pauvre héroïne débarrassée du lourd fardeau qui opprimait son âme.

Au cours du troisième acte, nous travaillâmes une seconde fois par conscience et sans ardeur au déshonneur du Monsieur de Torchestre.

A la fin du spectacle, nous laissâmes les vingt-trois specta- teurs réclamer paisiblement leur vestiaire, et nous attendîmes dix bonnes minutes dans la baignoire. Mais la fatalité voulut qu’à notre sortie le mari fut encore devant la porte. Nous nous trouvâmes nez à nez avec lui. Qu’allait-il se passer ?

Il ne se passa rien. 11 affecta de ne pas nous voir. Je fis monter Rosalie hébétée dans une voiture. Elle poussait des petits sanglots réguliers, et répétait : (( Mon Dieu, qu’est-ce qu’il va me dire en rentrant ! Mon Dieu ! qu’est-ce qu’il va me dire en rentrant ? »

Elle me promit en me quittant un rendez-vous pour le sur- lendemain et des nouvelles le plus tôt possible. Je ne reçus rien et elle ne vint pas. Les journaux cependant ne relatèrent aucun drame conjugal dans la banlieue ouest. L’affaire était-elle classée?

ET D’AILLEURS

m

Deux mois après, Rosalie m’écrivit une lettre de quatre pages. Elle me priait de lui prêter cinquante francs. Je portai, dans un noble geste la main à mon portefeuille qui se trouva malheu- reusement être vide. Mais je devais toucher deux cents francs la semaine suivante. J'en distrairais deux louis et demi que j’enverrais à Rosalie.

Je ne sais quelles circonstances m’empêchèrent de mettre ce petit projet à exécution.

La Duchesse Poison

SCÈNE I

La scène représente la terrasse d’un café du boulevard, vers six heures du soir. Muche, dit Théodore de Soupières, est assis devant une table. Il a demandé « de quoi écrire » et consulte fébrilement sa montre. Théodore de Soupières est l’auteur du roman la Duchesse Poison, qui paraît en feuil- leton, avec un grand succès, dans le Cri nationaL Passe un confrère et ami, le petit Duflel.

Difiel. Embêté?

Soupières. Très embêté. J'ai mon feuilleton à écrire pour tout à ITieure. J’ai déjà manqué un jour, hier, et aujourd’hui je suis obligé de le faire, absolument. Et ' ii rendez-vous dans un quart d’heure avec une femme tout a fait épatante, qu’il me sera impossible de lâcher de la soirée. Est-ce que tu suis mon feuilleton ?

CONTKS DE l>ANTlU;cifK ET D'AILIJU US

ii:;

Dufiel. Oui, assez régulièrement.

Soupières. Je ne te demande pas d’appréciation... ïu pourrais me rendre un sacré service. Fais-moi mon feuilleton d’aujourd’hui. Tu n’as rien à faire.

Dufiel. Tu es dur. D’ailleurs je n’ai rien à faire. C’est mal- heureusement juste.

Soupières. Ça va, hein? Tu es vraiment chic. D’ailleurs, je touche cinq louis par feuilleton. Ça te fera cinq louis de bon.

Dufiel. Ça ira complètement si tu peux m’avancer les cinq louis, qui seraient bien reçus à l’heure actuelle. Tu dois être galet tcux.

Soupières. Les voilà. Travaille, mon vieux. Mais ne fais pas bouger l’action. Piétine surplace... Allons! tu es vraiment chic. Tu connais Coude, le secrétaire de rédaction du Cri na- tional? Porte-lui la copie comme si je t’en avais chargé, et corrige toi-meme les épreuves. Le correcteur est un peu loufoc et Coude passe son temps à faire des i*éussites avec des dominos. Au revoir, vieux, tu es un chic type!

SCÈNE 11

Ncui‘ lieures du malin. I.c. ménage Balbiis est encore couché, Auguste Rail)ns n'étant pas allé au bureau ce matin-là. La jeune madame lialbus attend avec impatience le retour de la bonne qui, en revenant du marché, doit monter le Cri national.

Balbus. C’est si intéressant, ce feuilleton?

Mme Balbus. Oh! mon chéri, tu n’as pas idée l Je n’ai

116

CONTES DE PANTRECHE

jamais vu un aussi beau feuilleton. Je ne comprends pas que tu ne le lises pas.

Balbus. Est-ce que j'ai le temps de lire ces machines-là?

Mme Balbus. Oh! pour cinq minutes que ça te pren- drait chaque jour! C'est si joli! Tu ne peux pas t'imaginer. Tu devrais le suivre à partir d'aujourd'hui. Je te mettrai au cou- rant en te racontant le commencement. 11 a déjà paru quarante- cinq feuilletons.

Balbus. De quoi s'agit-il?

Mme Balbus. Écoute : Il y a d'abord Claude Fatal, qui est un médecin de village, et qui a recueilli une enfant, une petite fille, qu'il a trouvée dans la neige. Cette petite fille est restée pendant six mois entre la vie et la mort, et le docteur a fini par la sauver. Figure-toi que cette petite fille n'était autre que la fille du duc de Chanteclair, qui a épousé en secondes noces une méchante femme qu'on appelle la 'duchesse Poison. Il ne se doute pas que la duchesse Poison, qui se donnait pour une Italienne, la comtesse de Rollina, est en réalité la femme du vieux médecin, que Claude Fatal a chassée de chez lui un soir d'hiver. Personne ne connaît tous ces secrets-là, qu'un domes- tique du château, le vieux Parfait,

ET D’AILLEURS

117

Ce n’est pas tout. Figure-toi que la jeune fille trouvée, qui a déjà vingt-trois ans, et qui est très pure et très chaste, aime un jeune olficier de marine nommé Léonard. Quant à elle, on ne connaît pas son vrai nom, mais Claude Fatal Fa appelée Glo* rieuse, parce que, le soir elle a été trouvée dans la neige, c’étàit la date anniversaire d’une des trois journées de 1830.

M. Balbus a écouté distraitement cette histoire, ayant pour le moment d’autres préoccupations. Les malheurs de Claude Fatal l’intéressent peut- être moins que certaines particularités anatomiques de Balbus. Quelques minutes après, quand la bonne apporte le journal, les deux époux sont étendus côte à côte. Us ne disent mot et paraissent sommeiller.

Mme Balbus [non sans langueur). Auguste? Lis-moi le feuilleton, dis? Tu es plus près de la fenêtre.

Balbus jette d’ahord un coup d’œil rapide sur les derniers cours du soir et sur les nouvelles de Madagascar. Puis il entame la lecture du 46* feuil- leton de la Duchesse Poison.

Balbus [lisant). (( Glorieuse s’était levée de bonne heure, ce matin-là. Un gai soleil entrait par la fenêtre aux rideaux de mousseline dans la charnt)re virginale. La jeune fille s’habilla pour descendre au jardin et, comme elle allait sortir, elle se souvint qu’elle avait oublié de se laver, depuis deux jours, le visage et les mains. Elle passa rapidement un linge mouillé sur son nez et sur ses oreilles. Soudain, elle sentit qu’on la saisissait à la taille. C’était Claude Fatal, le brave docteur.il appuya sa bouche édentée sur les lèvres de Glorieuse et lui donna un baiser prolongé... »

Mme Balbus. Non, il n’y a pas ça...

Balbus. Regarde toi-même!

118

CONTES DE PANTRUCHK

Mme Balbus. C’est sûrement une faute d’impression. Ils ont’imprimé : (( sur les lèvres » au lieu de : « sur le front ».

Balbus [lisant). a Sais-tu qui est à la porte ? dit le docteur Fatal à Glorieuse. Le vieux Parfait, le domestique du château. Qu’il entre, dit Glorieuse. Lui seul peut éclaircir le mystère de ma naissance. » Le vieux serviteur, courbé par l’âge, fit son apparition, a Laissez-moi seule avec lui, » dit-elle au docteur, qui quitta aussitôt la chambre. La jeune fille s’approcha alors du vieillard, lui redressa les épaules et lui planta sur la bouche un rude et passionné baiser... [S'interrompant:) Il est dégoûtant, ton roman.

Mme Balbus . Ce n’esl pns possil)](\ ra que tu dis là.

Balbus. Regarde toi-méme.

Mme Balbus, Alors, c’est une tactique de la part de la jeune fille. C’est certainement une tactique de sa part.

Balbus. C’est une tactique un peu bizarre pour une jeune fille [Lisant:) a Le vieillard fit signe à Glorieuse que le moment des révélations" était venu... Chapitre vingt-sept. La vengeance de l'amiral. Pendant ce temps, que faisait Léonard? »

Mme Balbus [enthousiaste). Ah ! tu vas voir! Tu vas voir

ET D’AILLEURS

119

Léonard, comme il est sympathique! C’est rofficier de marine, le fiancé de Glorieuse. 11 est admirable d’intégrité, de loyauté et d’honneur.

Balbus. (( Léonard, tout en se rendant chez la veuve de l’amiral, additionnait mentalement les sommes qu’il avait encaissées dans sa tournée du matin. Il avait touché 55 francs chez Georgette. La nuit avait été moins bonne pour Maria qui n’avait amené que deux louis. Quant à Irma, elle arrivait comme toujours bonne première avec 70 francs. Et encore Léo nard la soupçonnait d’en cacher. » [S'interrompant:] Mais c’est absolument ignoble. Et voilà le monsieur que tu me pré- sentes comme la personnification de l’honneur et de l’intégrité ?

Mme Balbus. Tu ne comprends pas. Moi, je ne sais pas ce qu’il veut dire avec ces histoires de femmes et d’argent, mais tu comprendrais, comme moi, si tu avais lu le feuilleton, que Léonard n’est pas capable d’une chose ignoble.

Balbus. Il se fait simplement entretenir par des femmes, ton Léonard. C’est dégoûtant qu’un auteur ose prêter un tel rôle à un officier de mnrine! Si c est ta littérature, je t’en félicite. C est du propre !

Mme Balbus (avec autorité). Je te répète que Léonard n’est p«‘is capable d’une dîose ignoble. S’il agit ainsi, c’est ([u’il a ses raisons, qui sont des i)lus généreuses et des plus désintéressées... Cou l inné!

Balbls. c Léonard arriva chez lu veuve de l’amiral. ».

Mme Balbus. C’est elle qui a élevé Léonard, c’est une sainte !

Balbus. (( Dès ([u’elle vit entrer le jeune homme, elle se précipita à son cou. (( Prends-moi! Prends-moi! » s ecria-t-elle avec véhémence. Il l’entraîna vers le fond de la pièce. ))

120

CONTRE DE PANTRUGUE ET D'AILLEURS

Mme Balbus. Non, ce n'est pas possible! H n'y a pas ça? Balbus. --- Tn m'embêtes. Je n'invente pas. Lis toi-même!

Mme Balbus. B y a que Léonard fait ces choses-là avec la veuve de l'amiral?

Balbus. Kegarde toi-même.

Mme Balbus {atterrée). Mais c'est sa grand'mèrc!

FIN

TABLE DES MATIÈRES

Pages

Le Prestige des bankn >tes 5

Le Collectionneur 10

Qu’est-ce qu’ils peuvent bien nous dire ? 14

Gangrène des paletots et Névrose des bottines 17

Apparitions 21

Stratégie chinoise 26

Une Semaine bien remplie 27

La Politesse et l’Amitié 30

A la Guerre 33

L’appétit vient en mangeant 3(>

Début au Barreau 42

Une Soirée perdue 48

Les Prix de l’Académie 54

Doléances d’un Académicien 57

La Girafe, le Perroquet, la Sarigue et les <5 ux Kmployés de la Compa- gnie des Omnibus 60

Publicité dans les Salons 65

Les Poissons des grands lacs d’Afrique 68

En Sabots 72

Les aimables Causeurs des Salons 74

Le Roi Dagobert 77

La Rixe 81

Péripéties - 83

La Foire aux pains d’épices 01

Voyage en Orient 94

L’Aventure de Pierre Arabin 100

Incidents passionnels 108

La Duchesse Poison. 114

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