This is a digital copy of a book that was preserved for générations on library shelves before it was carefully scanned by Google as part of a project to make the world's books discoverable online.
It has survived long enough for the copyright to expire and the book to enter the public domain. A public domain book is one that was never subject to copyright or whose légal copyright term has expired. Whether a book is in the public domain may vary country to country. Public domain books are our gateways to the past, representing a wealth of history, culture and knowledge that 's often difficult to discover.
Marks, notations and other marginalia présent in the original volume will appear in this file - a reminder of this book' s long journey from the publisher to a library and finally to y ou.
Usage guidelines
Google is proud to partner with libraries to digitize public domain materials and make them widely accessible. Public domain books belong to the public and we are merely their custodians. Nevertheless, this work is expensive, so in order to keep providing this resource, we hâve taken steps to prevent abuse by commercial parties, including placing technical restrictions on automated querying.
We also ask that y ou:
+ Make non-commercial use of the files We designed Google Book Search for use by individuals, and we request that you use thèse files for Personal, non-commercial purposes.
+ Refrain from automated querying Do not send automated queries of any sort to Google's System: If you are conducting research on machine translation, optical character récognition or other areas where access to a large amount of text is helpful, please contact us. We encourage the use of public domain materials for thèse purposes and may be able to help.
+ Maintain attribution The Google "watermark" you see on each file is essential for informing people about this project and helping them find additional materials through Google Book Search. Please do not remove it.
+ Keep it légal Whatever your use, remember that you are responsible for ensuring that what you are doing is légal. Do not assume that just because we believe a book is in the public domain for users in the United States, that the work is also in the public domain for users in other countries. Whether a book is still in copyright varies from country to country, and we can't offer guidance on whether any spécifie use of any spécifie book is allowed. Please do not assume that a book's appearance in Google Book Search means it can be used in any manner any where in the world. Copyright infringement liability can be quite severe.
About Google Book Search
Google's mission is to organize the world's information and to make it universally accessible and useful. Google Book Search helps readers discover the world's books while helping authors and publishers reach new audiences. You can search through the full text of this book on the web
at|http : //books . google . corn/
A propos de ce livre
Ceci est une copie numérique d'un ouvrage conservé depuis des générations dans les rayonnages d'une bibliothèque avant d'être numérisé avec précaution par Google dans le cadre d'un projet visant à permettre aux internautes de découvrir l'ensemble du patrimoine littéraire mondial en ligne.
Ce livre étant relativement ancien, il n'est plus protégé par la loi sur les droits d'auteur et appartient à présent au domaine public. L'expression "appartenir au domaine public" signifie que le livre en question n'a jamais été soumis aux droits d'auteur ou que ses droits légaux sont arrivés à expiration. Les conditions requises pour qu'un livre tombe dans le domaine public peuvent varier d'un pays à l'autre. Les livres libres de droit sont autant de liens avec le passé. Ils sont les témoins de la richesse de notre histoire, de notre patrimoine culturel et de la connaissance humaine et sont trop souvent difficilement accessibles au public.
Les notes de bas de page et autres annotations en marge du texte présentes dans le volume original sont reprises dans ce fichier, comme un souvenir du long chemin parcouru par l'ouvrage depuis la maison d'édition en passant par la bibliothèque pour finalement se retrouver entre vos mains.
Consignes d'utilisation
Google est fier de travailler en partenariat avec des bibliothèques à la numérisation des ouvrages appartenant au domaine public et de les rendre ainsi accessibles à tous. Ces livres sont en effet la propriété de tous et de toutes et nous sommes tout simplement les gardiens de ce patrimoine. Il s'agit toutefois d'un projet coûteux. Par conséquent et en vue de poursuivre la diffusion de ces ressources inépuisables, nous avons pris les dispositions nécessaires afin de prévenir les éventuels abus auxquels pourraient se livrer des sites marchands tiers, notamment en instaurant des contraintes techniques relatives aux requêtes automatisées.
Nous vous demandons également de:
+ Ne pas utiliser les fichiers à des fins commerciales Nous avons conçu le programme Google Recherche de Livres à l'usage des particuliers. Nous vous demandons donc d'utiliser uniquement ces fichiers à des fins personnelles. Ils ne sauraient en effet être employés dans un quelconque but commercial.
+ Ne pas procéder à des requêtes automatisées N'envoyez aucune requête automatisée quelle qu'elle soit au système Google. Si vous effectuez des recherches concernant les logiciels de traduction, la reconnaissance optique de caractères ou tout autre domaine nécessitant de disposer d'importantes quantités de texte, n'hésitez pas à nous contacter. Nous encourageons pour la réalisation de ce type de travaux l'utilisation des ouvrages et documents appartenant au domaine public et serions heureux de vous être utile.
+ Ne pas supprimer r attribution Le filigrane Google contenu dans chaque fichier est indispensable pour informer les internautes de notre projet et leur permettre d'accéder à davantage de documents par l'intermédiaire du Programme Google Recherche de Livres. Ne le supprimez en aucun cas.
+ Rester dans la légalité Quelle que soit l'utilisation que vous comptez faire des fichiers, n'oubliez pas qu'il est de votre responsabilité de veiller à respecter la loi. Si un ouvrage appartient au domaine public américain, n'en déduisez pas pour autant qu'il en va de même dans les autres pays. La durée légale des droits d'auteur d'un livre varie d'un pays à l'autre. Nous ne sommes donc pas en mesure de répertorier les ouvrages dont l'utilisation est autorisée et ceux dont elle ne l'est pas. Ne croyez pas que le simple fait d'afficher un livre sur Google Recherche de Livres signifie que celui-ci peut être utilisé de quelque façon que ce soit dans le monde entier. La condamnation à laquelle vous vous exposeriez en cas de violation des droits d'auteur peut être sévère.
À propos du service Google Recherche de Livres
En favorisant la recherche et l'accès à un nombre croissant de livres disponibles dans de nombreuses langues, dont le français, Google souhaite contribuer à promouvoir la diversité culturelle grâce à Google Recherche de Livres. En effet, le Programme Google Recherche de Livres permet aux internautes de découvrir le patrimoine littéraire mondial, tout en aidant les auteurs et les éditeurs à élargir leur public. Vous pouvez effectuer
des recherches en ligne dans le texte intégral de cet ouvrage à l'adresse] ht tp : //books .google . corn
/
7-
'T'i^
/^
CEUVRES COMPLETES
SHAKSPEARE
PARIS.— IMPRIME CHEZ BONAVENTURE EX DUCiiSSOlS 55, QUAI DES GRANDS-AUGUSTWS.
OEUVRES COMPLETES
DE
SHAKSPEARE
TRADUCTION
M. GUIZOT
NOUVELLE EDITION ENTIEREMENT REVUE
AVEC UNE ÉTUDE SUR SHAKSPEARE DES J»/OTIC£S SUR CHAQUE PIECE ET DES NOTES
Le roi Lear.— Gymbeline
La méohanie femme mite à la raivon
Peine* d'amour perdues.— Périolét.
PARIS
LIBRAIRIE ACADEMIQUE
DIDIER ET G% LIBRAIRES-ÉDITEURS,
35, VUJAI DES GRANDS-AUGUSTINS.
1861
Tous droits réserves.
LE ROI LEAR
TRAGÉDIE
NOTICE SUE lÈ ËOt LÈAË
En l'an du monde 3105, disent les chronitjiles , pendant que Jôas l'êgnaît Si Jérusalem, monta sur le trôiiè dé la Bretagne Léif, fils de 6àldud, prince sage et puissant, qui niaintlnt son pays et ses sujets dans une grande prospérité, et tôhdà la vîllè dfe Caeirler, îttaîntenant Leicèstèt. Il eut trois fllleS, Gonérîlle, Régsltîè et Cordélià, de beau- coup la plus jeune deâ trois et la plUâ âîmée de sofl pkre. Parvenu à line grande vieillesse, et Fâge ajâni affaibli sa Hison, Leir voulut s'enqUérir de ratfection de ses filles, dans Tintëntiôn de laisser son royaume à celle qui mériterait le ifiieux la sienne. « Siir quoi il « demanda d'abord à Gonérille^ Tâînée, comment bien elle l'aimait; « laquelle appelant ses dieux en témioîgnage, protesta qu'elle Tai- « mait plus que sa propre vie, qui, par droit et raison, lui devait « être très-cbère ; de laquelle réponse le père, étant bien satisfait, se « tourna à la seconde, et s'informa d'elle combien elle l'aimait; « laquelle répondît (confirmant ses dires avec de grands serments) « qu'elle l'ainiait plus que la langue ne pouvait l'exprimer, et bien « loin au-dessus de toutes les autres créatures du monde. » Lors- qu'il fit la même question à Cordélîa, celle-ci répondit : « Connais- « sant le grand amour et les soins paternels que vous avez toujours « portés en mon endroit (pour laquelle raison je ne puis vous répondre « autrement que je ne pense et que ma conscience me conduit), je « proteste par-devant vous que je vous ai toujours aimé et continue- » rai, tant que je vivrai, à vous aimer comme mon père par nature ; « et si voiiS voulez mieux connaître l'amou^ que je vous porte, a assurez-vôUs qu'autant vous avez en vous, autant vous méritez, « âutaiit je vous aimé, et pas davantage. 6 Lé père, mécontent de cette réponse, maria ses deux filles aînées, l'une à Henninus, duc de
4 NOTICE
Cornouailles, et Tau Ire à Maglanus, duc d'Albanie, les faisant héri- tières de ses États, après sa mort , et leur en remettant dès lors la moitié entre les mains. Il ne réserva rien pour Gordélia. Mais il arriva qu'Aganippus, un des douze rois qui gouvernaient alors la Gaule, ayant entendu parler de la beauté et du mérite de cette princesse, la demanda en mariage ; à quoi Ton répondit qu'elle était sans dot, tout ayant été assuré à ses deux sœurs ; Aganippus insista, obtint Gordélia et Femmena dans ses États.
Gependant les deux gendres de Leir, commençant à trouver qu'il régnait trop longtemps, s'emparèrent à main armée de ce qu'il s'était réservé^ lui assignant seulement un revenu pour vivre et sou- tenir son rang ; ce revenu fut encore graduellement diminué, et ce qui causa à Leir le plus de douleur^ cela se fit avec une extrême dureté de la part de ses filles, qui semblaient penser que tout « ce a qu'avait leur père était de trop, si petit que cela fût jamais ; si a bien qu'allant de l'une à l'autre, Leir arriva à cette misère qu'elles « lui accordaient à peine un serviteur pour être à ses ordres. » Le vieux roi, désespéré, s'enfuit du pays et se réfugia dans la Gaule, où Gordélia et son mari le reçurent avec de grands honneurs ; ils levèrent une armée et équipèrent une flotte pour le reconduire dans ses États, dont il promit la succession à Gordélia , qui accompagnait son père et son mari dans cette expédition. Les deux ducs ayant été tués et leurs armées défaites dans une bataille que leur livra Aganippus, Leir remonta sur le trône et mourut au bout de deux ans, quarante ans après son premier avènement. Gordélia lui succéda et régna cinq ans ; mais dans l'intervalle, son mari étant mort, les fils de ses sœurs, Margan et Gunedag, se soulevèrent contre elle, la vainquirent et l'enfermèrent dans une prison, où, « comme c'était une femme d'un courage mâle, » désespérant de recouvrer sa liberté, elle prit le parti de se tuer *.
Ge récit de Hollinshed est emprunté à Geoffroi de Monmouth, qui a probablement bâti l'histoire de Leir sur une anecdote d'Ina^ roi des Saxons, et sur la réponse de la plus « jeune et de la plus sage des tilles » de ce roi, qui, dans une situation pareille à celle de Gordélia, répond de même à son père que, bien qu'elle l'aime, l'ho- nore et révère autant que le demandent au plus haut degré la nature et le devoir filial, cependant elle pense qu'il pourra lui arriver un jour d'aimer encore plus ardemment son mari, avec qui, par les commandements de Dieu, elle ne doit faire qu'une même chair, et
* Chroniques de Hollinshedt HisL ofEngland^ liv. II, oh. v, 1. 1, p. 12.
SUR LE ROI LEAR. 5
pour qui elle doit quitter père, mère, etc. 11 ne parait pas qulna ait désapprouvé le « sage dire » de sa fille ; et la suite de l'histoire de Cordélia est probablement un développement que Timagination des chroniqueurs aura fondé sur cette première donnée. Quoi qu'il en soity la colère et les malheurs du roi Lear avaient, avant Shakspeare, trouvé place dans plusieurs poèmes, et fait le sujet d'une pièce de théâtre et de plusieurs ballades. Dans une de ces ballades, rapportée par Johnson sous le titre de ; À lamentable song of the deaih ofking Leir and his three daughters, Lear, comme dans la tragédie, devient fou, et Cordélia ayant été tuée dans la bataille, que gagnent cepen- dant les troupes du roi de France, son père meurt de douleur sur son corps, et ses sœurs sont condamnées à mort par le jugement « des lords et nobles du royaume. » Soit que la ballade ait précédé ou non la tragédie de Shakspeare , il est très-probable que l'auteur de la ballade et le poète dramatique ont puisé dans une source com- mune, et que ce n'est pas sans quelque autorité que Shakspeare, dans son dénoûment, s'est écarté des chroniques qui donnent la vic- toire à Cordélia. Ce dénoûment a été changé par Tatel, et Cordélia rétablie dans ses droits. La pièce est demeurée au théâtre sous cette seconde forme, à la grande satisfaction de Johnson, et, dit M. Stee- vens, « des dernières galeries » (upper galleryj, Addison s'est pro- noncé contre ce changement.
Quant à l'épisode du comte de Glocester, Shakspeare l'a imité' de l'aventure d'un roi de Paphlagonie, racontée dans VArcadia de Sid- ney; seulement, dans le récit original, c'est le bâtard lui-même qui fait arracher les yeux à son père, et le réduit à une condition sem- blable à celle de Lear. Léonatus, le fils légitime, qui, condamné à mort , avait été forcé de chercher du service dans une armée étran- gère, apprenant les malheurs de son père, abandonne tout au moment où ses services allaient lui procurer un grade élevé, pour venir, au risque de sa vie, partager et secourir la misère du vieux roi. Celui-ci, . remis sur son trône par le secours de ses amis, meurt de joie en couronnant son fils Léonatus ; et Plexirtus, le bâtard, par un hypo- crite repentir, parvient à désarmer la colère de son frère.
11 est évident que la situation du roi Lear et celle du roi de Paphla- gonie, tous deux persécutés par les enfants qu'ils ont préférés, et secourus par celui qu'ils ont rejeté, ont frappé Shakspeare comme devant entrer dans un même sujet, parce qu'elles appartenaient à une même idée. Ceux qui lui ont reproché d'avoir ainsi altéré la simpli- cité de son action ont prononcé d'après leur systènae, sans prendre la peine d'examiner celui de l'auteur qu'ils critiquaient. On pourrait
6 NOTICE
leur répqqdre, même en partant des règles qu ils veulent imposer, que Tamour de^ deux femmes pour Edmond qui sert à amener leur punition, et Tintervention d'Edgar dans cette portion du dénoûment, suffisent pour absoudre la pièce du reproche de duplicité d'^ctioi^ \ car, pourvu que tout vienne se réunir dans un même nœud facile ^ saisir, la simplicité de la pnarche à\ne action dépend beai^coup n^ping du nombre des intérêts et des personnages qui y concoureqt que du jeu naturel et clair des ressorts qui la font mouvoir. Mais, de plus, il ne faut jamais oublier que l'unité, pour Shakspeare, consiste dans une idée dominante qui, se reproduisant sous diverses formes, ramène, continue, redouble sans cesse la même impression. Ainsi comme, dans MÔcbeth, le poète montre Thomme aux prises avec les passions du crime , de même dans le Roi Lear, il le fait voir aux prises avec le malheur, dont l'action se modifie selon les divers caractères des individus qui le subissent. Le premier spectacle qu'il nous ofFre^ c'est dans Cordélia, Kent, Edgar, le malheur de la vertu ou de l'in- nocence persécutée. Vient ensuite le malheur de ceux qui, par leur passion ou leur aveuglement, se sont rendus les instruments de l'in- justice, Lear et Glocester ; et c'est sur eux que porte l'effort de la pitié. Quant aux scélérats, on ne doit point les voir souffrir; le spec- tacle de leur malheur serait troublé par le souvenir de leur crime : ils ne peuvent avoir de punition que par la mort.
De ces cinq personnages soumis à l'action du malheur, Cordélia, figure céleste, plane presque invisible et à demi voilée sur la com- position qu'elle remplit de sa présence , bien qu'elle en soit presque toujours absente. Elle souffre, et ne se plaint ni ne se défend jamais • elle agit, mais son action ne se montre que par les résultats ; tran- quille sur son propre sort, réservée et contenue daps ses sentiments les plus légitimes, elle passe et disparaît comme l'habitant d'un monde meilleur, qui a traversé notre monde sans subir le mouve- ment terrestre.
Kent et Edgar ont chacun une physionomie très-prononcée : le premier est, ainsi que Cordélia, victime de son devoir : le second n'intéresse d'abord que par son innocence ; entré dans le malheur en même temps, pour ainsi dire, que dans la vie, également neuf à l'un et à l'autre, Edgar s'y déploie graduellement, les apprend à la fois, et découvre en lui-même, selon le besoin, les qualités dont il est doué; à mesure qu'il avance, s'augmentent et ses devoirs, et ses difficultés, et son importance : il grandit et devient un homme ; mais en même temps, il apprend combien il en coûte ; et il reconnaît à la fin, en le soutenant avec noblesse et courage, tout le poids du far^
SUR LE ROI LEAR. 7
deau qu'il avait porté d'abord presque avec gaieté. Kent, au contraire, vieillard sage et ferme, a, dès le premier moment, tout su, tout prévu ; dès qu'il entre en action, sa marche est arrêtée, son but fixé. Ce n'est point, comme Edgar, la nécessité qui le pousse, le hasard qui vient à sa rencontre ; c'est sa volonté qui le détermine ; rien ne la change ni ne la trouble ; et le spectacle du malheur auquel il se dévoue lui arrache à peine une exclamation de douleur.
Lear et Glocester, dans une situation analogue, en reçoivent une impression qui correspond à leurs divers caractères. Lear, impé- tueux, irritable, gâté par le pouvoir, par l'habitude et le besoin de l'admiration, se révolte et contre sa situation et contre sa propre conviction ; il ne peut croire à ce qu'il sait ; sa raison n'y résiste pas : il devient fou. Glocester, naturellement faible, succombe à la misère, et ne résiste pas davantage à la joie : il meurt en reconnaissant Edgar. Si Cordélia vivait, Lear retrouverait encore la force de vivre ; il se brise par l'effort de sa douleur.
A travers la confusion des incidents et la brutalité des mœurs, l'intérêt et le pathétique n'ont peut-être jamais été portés plus loin que dans cette tragédie. Le temps oîi Shakspeare a pris son action semble l'avoir affranchi de toute forme convenue ; et de même qu'il ne s^est point inquiété de placer, huit cents ans avant Jésus-Christ, un roi de France, un duc d'Albanie, un duc de Comouailles, etc., il ne s'est pas préoccupé de la nécessité de rapporter le langage et les personnages à une époque déterminée ; la seule trace d'une intention qu'on puisse remarquer dans la couleur générale du style de la pièce, c'est le vague et l'incertitude des constructions grammaticales, qui semblent appartenir à une langue encore tout à fait dans l'enfance ; en même temps un assez grand nombre d'expressions rapprochées du français indiquent une époque, sinon correspondante à celle où est supposé exister le roi Lear, du moins fort antérieure à celle où écrivait Shakspeare.
Le roi Lear de Shakspeare fut joué pour la première fois en 1 606, au moment de Noël. La première édition est de 1608, et porte ce titre : a Véritable Chronique et Histoire de la Vie et de la Mort du « Roi Lear et de ses Trois Filles, par M. William Shakspeare. Avec « la Vie infortunée d'Edgar, Fils et Héritier du Comte de Glocester, « et son Déguisement sous le nom de Tom de Bedlam ; — Comme elle « a été jouée devant la Majesté du Roi, à White Hall, le soir de « Saint-É tienne, pendant les Fêtes de Noël, par les Acteurs de Sa « Majesté, jouant ordinairement au Globe, près de la Banque. »
LE ROI LEAR
TRAGEDIE
PERSONNAGES
LEAR, roi de la Grande-Bretagne.
Le roi OE FRANCE.
LE DUC DE BOURGOGNE.
LE DUC DE CORNOÎIAILLES.
LE DUC D'ALBANIE.
LE COMTE DE GLOCESTER.
LE COMTE DE KENT.
EDGAR, fils de Glocester.
EDMOND, fils b&tard de Glocester.
CURAN, courtisan.
UN VIEILLARD, vassal de Glocester.
UN MÉDECIN.
LE FOU da roi Lear. OSWALD, intendant de Gonerille. UN OFFICIER employé par Edmond. UN GENTILHOMME attaché à Cor-
délia. UN HERAUT.
SERVITEURS du duc de Cornouailles. GONERILLE,)
REGANE. > filles du roi Lear. CORDELIA, ) Cbkyalibrs de l& suitb du roi Lear,
officiers , messagers, soldats et
serviteurs.
La scène est dans la Grande-Bretagne.
ACTE PREMIER
SCÈNE I
Salle d'apparat dans le palais du roi Lear. Entrent KENT, GLOCESTER, EDMOND.
KENT. — J'avais toujours cm au roi plus d'affection pour le duc d'Albanie que pour le duc de Cornouailles.
GLOCESTER. — C'cst cc qui uous avait toujours paru; mais aujourd'hui, dans le partage de son royaume, rien n'indique quel est celui des deux ducs qu'il préfère : Tégalité y est si exactement observée, qu'avec toute l'at- tention possible on ne pourrait faire un choix entre les deux parts.
KENT. — N'est-ce pas là votre fils, milord?
GLOCESTER. — Sou éducatiou , seigneur , a été à ma
10 LE ROI LEAR.
charge ; et j'ai tant de fois rougi de le reconnaître, qu'à la fin je m'y suis endurci.
KENT. — Je ne saurais concevoir...
gloceSter. — C'est ce qu'a très-bien su faire, seigneur, la mère de ce jeune homme : aussi son ventre en a-t-il grossi, et elle s'est trouvée avoir un fils dans son ber- ceau avant d'avoir un mari dans son lit. Maintenant entrevoyez-vous la faute?
KENT. — Je ne voudrais pas que cette faute n'eût pas été commise, puisque l'issue en a si bien tourné.
GLOCESTER. — Mais c'est que j'ai augsi, seigneur, un fils légitime qui est l'alné de celui-ci de quelques années, et qui cependant ne m'est pas plus cher. Le petit drôle e&t arrivé, à la vérité, un peu insolemment dans ce monde avant qu'on l'y appelât; mais sa mère était belle; j'ai eu ma foi du plaisir à le faire, et il faut bien le reconnaître, le coquin* I — Edmond, connaissez-vous ce noble gentil- homme?
EDMOND. — Non, milord.
GLOCESTER.— C'est Ip lord de Kent.— Spuvenez-vous-en comme d'un de mes plus honorables amis.
EDMOND. — ^Je prie Votre Seigneurie de me croire à son service.
KENT. — Je vous aimerai certainement et chercherai à faire avec vous plus ample connaissance.
EDMOND. r— Seigneur, je mettrai mes soins à mériter votre estime.
GLOCESTER. — Il a été neuf ans hors du pays, et il faudra qu'il s'absente encore, (Trompettes au dehors,) — Voici le roi qui arrive.
(Entrent Lear, le duc de Cornouailles, le duc d'Albanie, Gonerille, Régane, Cordélia; suite.)
LEAR. — Glocester , vous accompagnerez le Toi de France et le duc de Bourgogne. GLOCESTER.— Je vais m'y rendre, mon souverain.
(Il sort.)
LEAR. — Nous cepends^nt, nous allons manifester ici nos
* The whoreson.
ACTE I, SCÈNE 1. H
plus secrètes résolutions. Qu'on place la carte squs mes yeux. Sachez que nous avops divisé notre royaume en trois parts, étant fermement résolu de soulager notre vieillesse de tout souci et affaire pour en charger de plus jeunes forces, et nous traîner vers la mort délivré de tout fardeau. — ^Notre fils de Cornouailles, et vous qui ne nous êtes pas moins attaché, notre fils d^ Albanie, nous sommes déterminés à régler publiquement , dès cet instai^t, la dot de chacune de nos filles, afin de prévenir par là tous débats dans Tavenir. L'amour retient depuis longtemps dans notre cour le roi de France et le duc de Bourgogne, rivaux illustres pour Tamour de notre plus jeune fille : je vais ici répondre à leu^ deipande. — Dites- moi, mes filles (puisque nous voulons maintenant nous dépouiller tout à la fois de Tautorité, des soins de l'État et de tout intérêt de propriété), quelle est celle de vous dont nous pourrons nous dire le plus aimé, afin que notre libéralité s'exerce avec plus d'étendue là où elle sera sollicitée par des mérites plus grands? — Vous, Go- nerille, notre aînée, parlez la première.
GONERiLLE. — Je VOUS aime, seigneur, de plus d*amour que n'en peuvent exprimer les paroles; plus chèrement que la vue, l'espace et la liberté -, au delà de tout ce qui existe de précieux, de riche ou de rare. Je vous aime à l'égal de la vie accompagnée de bonheur, de santé, de beauté, de grandeur. Je vous aime autant qu'un enfant ait jamais aipié^ qu'un père l'ait jamais été. Trouvez im amour que l'haleine ne puisse sufiire , et les paroles parvenir à exprimer; eh bien! je vous aime encore davajitage,
coRDÉLiA, à part. — Que pourra faire Cordélia? Aimer et se taire.
LEAR. — Depuis cette ligne éloignée jusqu'à celle-ci, toute cette enceinte riche d'ombr^^geuses forêts, de cam- pagnes et de rivières abondantes, de champs aux vastes limites, nous t'en faisons maîtresse, qu'elle soit à jamais assurée à votre prospérité, à toi et au duc d'Albanie.— r Que répond iiptre seconde fille, notre bien-aimée Régine, réponse de Gomouailles? Parle.
12 LE ROI LEAR-
KÉGANE. — Je suis faite du même métal que ma sœur, et je m'estime à sa valeur. Dans la sincérité de mon cœur, je trouve qu'elle a défini précisément Tamour que je ressens : seulement elle n'a i)as été assez loin ; car moi, je me déclare ennemie de toutes les autres joies contenues dans le domaine des sentiments les plus pré- cieux, et ne puis trouver de félicité que dans l'affection de Votre chère Majesté.
coRDÉLiA, à 'part. — Ah! pauvre Gordélia! Mais non, cependant, puisque je suis sûre que mon amour est plus riche que ma langue.
LEAR, à Régane. — Toi et les tiens vous posséderez héré- ditairement ce grand tiers de notre beau royaume, por- tion égale en étendue, en valeur, en agrément, à celle que j'ai assurée à Gonerille. — Et vous maintenant, qui pour avoir été ma dernière joie n'en fûtes pas la moins chère, vous dont les vignobles de la France et le lait de la Bourgogne sollicitent à l'envi les jeunes amours , qu'avez-vous à dire qui puisse vous attirer un troisième lot, plus riche encore que celui de vos sœurs? Parlez.
CORDÉLIA. — Rien, seigneur.
LEAR. — ^Rien?
CORDÉLIA. — Rien.
LEAR.— Rien ne peut venir de rien, parlez donc.
CORDÉLIA. — Malheureuse que je suis, je ne puis élever mon cœur jusque sur mes lèvres. J'aime Votre Majesté comme je le dois, ni plus ni moins.
LEAR. — Gomment, comment, Gordélia? Gorrigez im peu votre réponse, de peur qu'elle ne ruine votre for- tune.
CORDÉLIA. — Mon bon seigneur, vous m'avez donné le jour, vous m'avez élevée, vous m'avez aimée : je vous rends en retour tous les devoirs qui me sont justement imposés ; je vous obéis , je vous aime et vous révère autant qu'il est possible. Mais pourquoi mes sœurs ont- elles des maris, si elles disent n'aimer au monde que vous? Il peut arriver, quand je me marierai, que l'époux dont la main recevra ma foi emporte la moitié de ma tendresse, la moitié de mes soins et de mes devoirs.
ACTE I, SCENE I. 13
Sûrement je ne me marierai jamais comme mes sœurs, pour n'aimer au monde que mon père.
LEAR. — Mais dis-tu ceci du fond du cœur?
coRDÉLiA. — Oui, mon bon seigneur.
LEAR. — Si jeime et si peu tendre I
CORDÉLIA. — Si jeune et si vraie, mon seigneur.
LEAR.— A la bonne heure. Que ta véracité soit donc ta dot ; car, par les rayons sacrés du soleil, par les mystères d'Hécate et de la Nuit, par les influences de ces globes célestes par lesquels nous existons et nous mourons, j'abjure ici tous mes sentiments paternels, tous les liens, tous les droits du sang, et je te tiens de ce moment et à jamais pour étrangère à mon cœur et à moi. Le Scythe barbare, et celui qui fait de ses enfants Taliment dont il assouvit sa faim, seront aussi proches de mon cœur, de ma pitié et de mes secours , que toi qui as été ma fille.
KENT. — Mon bon maître...
LEAR. — Taisez-vous, Kent; ne vous mettez point entre le dragon et sa colère. Je Tai aimée plus que personne, et je voulais confier mon repos aux soins de sa tendresse. — Sors d'ici, et ne te présente pas à ma vue. — Puissé-je trouver la paix dans le tombeau, comme je lui retire ici le cœur de son père! — Qu'on fasse venir le roi de France. — ^M' obéit-on? — Appelez le duc de Bourgogne. — Cornouailles, Albanie, avec la dot de mes filles acceptez encore ce tiers. Que cet orgueil qu'elle appelle franchise serve à la marier. Je vous investis en commun de ma puissance, de mon rang, et de ces vastes prérogatives qui accompagnent la majesté royale. Nous et cent che- valiers que nous nous réservons, entretenus à vos frais, nous vivrons alternativement durant un mois chez cha- cun de vous, retenant seulement le nom de roi et les titres qui s'y rattachent. Nous vous abandonnons, fils chéris, l'autorité, les revenus et le soin de régler tout le reste, et, pour le prouver, partagez entre vous cette cou- ronne. (Il leur donne sa couronne,)
KENT. — Royal Lear, vous que j'ai toujours honoré comme mon roi, aimé comme mon père, suivi comme
14 LE ROI LEAR.
mon maître, et rappelé dans mes prières comme mon puissant patroii...
LEAR. — L'arc est bandé et tiré ; évité le trait.
KENT. — Qu'il tombé sur moi, dût le fer J)énétl'ër dans la région de mon cœur! Eent peut Inanqùer ali reàfiect quand Lear devient insetlôè.— Que riië feras-tu, vieillard? — Penses-tu que le devoir puisse craindre de parler Çtuàtid le devoir flécliit devant la flaltterle? L'honneur est tenu â là franchise, qtiand k majesté souveraine s'abaisse à la démence. Rétracte ton arrêt ; répare, par une plus mûre délibération, ta monstrueuse précipita- tion. Que nia vie réponde ici de mon jugement : ta plus jeune fille n'est pas celle qui t'aime le moins; ce ne sont pas des cœurs vides, ceux dont le Son peu élevé ne re- tentit point d'un bruit creux.
LÉAR. — Kent, sur ta vie, pas un mot de plus.
KENT.— Je n'ai jamais regardé ma vie que côinmè nn pion * à hasarder contre tes ennemis; je ne crains pas de la perdre, si c'est pour te sauver.
LEAR, en colère, — Ote-toi de ma vue.
KENT. — Régardes-y mieux, Lear, et laisse-moi demeu- rer devant tes yeux comme leur fidèle point de vue'.
LEAR. — Cette fois, par Apollon î...
KENT.— Cette fois, par Apollon, ô roi, tu prends le nom de tes dieux en vain.
LÈAR, mettant la main sur èon épée, ^-Vassal ! mécréant I
ALBANIE ET coRNOUAiLLES. — Cher selgnetit*, arrêtez.
KENT.— Continue, tue ton médecin, et donne le salaire à ta funeste maladie. Révoque tes dons, ou, tant que mes cris pourront s'échapper de ma poitrine, je te dirai que tu fais mal.
LEAR. — Ecoute-moi, faux traître, sur ton allégeance, écoute-moi : comme tu as tenté de nous faire violer notre serment, ce que nous n'avons encore jamais osé,
* Paion, pion, allusion aux pièces de l'écliiquier.
* See hetter, Lear y and lèt me hère remain the trùe hldnk ofthine eyè. Il y a lieu de soupçonner ici un jeu de mots sur le mot hlankj blanc des jeuz, ou hlankj but. Il ne pouvait être rendu dans une tra- duction littérale.
ACTE I, SCÈNE I. 15
et que les efforts de ton orgueil ont voulu se placer entre notre arrêt et notre pdtivoii', ce que notre caractère ni notre rang hê hoUè permettent pas d'enduref , nôtre pou- voir ayant son plein effet, tti vas recevoir la récompense qui t'est due. Nous t'accordons cinq jours pout arranger tes affaires de manière à te mettte à couvert des détresses de ce monde; le sixième, toutne â notre royaume ton dos détesté ; si, le dixième de ceux qui suivront, ton corps proscrit est trouvé dans l'étendue de notre domination, ce moment sera celui de ta mort. Va-t'en ; par Jupiter ! cet arrêt ne sera pas révoqué.
KENT. — Adieu, roi. Puisque c*est ainsi que tu te mon- tres, la liberté vit loin d'ici, et l'exil est ici. {A Cordélia.) — Jeune fille, que les dieux te prennent sous leur puis- sante protection, toi qui penses juste et qui as parlé avec tant de sagesse! — (A Régane et Goneritle,) Vous, puissent vus actions justifier vos magnifiques discours, afin que de ces paroles d'affection puissent naître des effets salu- taires!— C'est ainsi, princes, que Kent vous fait â tous ses adieux. Il va continuer son ancienne conduite dans un pays nouveau.
(Il sort.) (Rentre Glocester, avec le roi dé France, le duc de Bourgo- gne, et leur suite.)
GLOCESTER. — Voicî, mou uoble maîtl^e, le roi de France et le duc de Bourgogne.
LEAR. — Mon seigneur de Bourgogne, c'est à vous que nous adresserons le premier la parole, vous qui vous êtes déclaré le rival du roi dans la recherche de notre fille : quel est le moins que vous me demandiez actuellement pour sa dot, si je ne veux voir cesser vos poursuites amoureuses?
LE DUC DE BOURGOGNE. — Koyale Mâjêsté, je ne demande rien de plus que ce que m'a offert Votre Grandeur, et vous ne voudrez pas m'offrir moins.
LEAR. — Très-noble duc de Bourgogne, tant qu'elle nous fut chère, nous l'avions estimée à cette valeur; mais aujourd'hui elle est déchue de son prix* — Seigneur, la voilà devant vous : si quelque chose dans cette petite
!6 LE ROI LEAR.
personne trompeuse, ou sa personne entière avec notre déplaisir par-dessus le marché, et rien de plus, paraît suffisamment agréable à Votre Seigneurie, la voilà, elle est à vous.
LE DUC DE BOURGOGNE. — Je uc sais quc répondre.
LEAR.— Telle qu'elle est avec ses défauts, sans amis, tout récemment adoptée par ma haine , dotée de ma malédiction, et tenue pour étrangère par mon serment, voulez-vous, seigneur, la prendre ou la laisser?
LE DUC DE BOURGOGNE. — PardoDuez , scigneur roi ; mais un choix ne se détermine pas sur de pareilles conditions.
LEAR. — Laissez-la donc, seigneur; car, par le maître qui m'a fait, je vous ai dit toute sa fortune. — (Au roi de France.) Pour vous, grand roi, je ne voudrais pas abu- ser de votre amour au point de vous unir à ce que je hais : ainsi, je vous en conjure, tournez votre inclina- tion vers quelque autre objet qui en soit plus digne qu'une malheureuse que la nature a presque honte d'avouer pour sienne.
LE ROI DE FRANCE. — G'cst quelquG chose de bien étrange, que celle qui était, il n'y a qu'im moment en- core, le premier objet de votre affection, le sujet de vos louanges, le baume de votre vieillesse, ce que vous aviez de meilleur et de plus cher, ait pu, dans Tespace d'un clin d'œil, commettre une action assez monstrueuse pour être dépouillée de tous les replis de votre faveur! Sans doute il faut que son offense blesse la nature à tel point qu'elle en devienne un monstre ; ou bien l'affec- tion que vous lui aviez témoignée devient une tache pour Votre Majesté, ce que ma raison ne saurait m'obli- ger de croire sans le secours d'un miracle.
coRDÉLiA, à son père. — Je supplie Votre Majesté, bien que je manque de cet art onctueux et poli de parler sans avoir dessein d'accomplir , puisque je veux exécuter mes bonnes intentions avant d'en parler, de vouloir bien déclarer que ce n'est point une tache de vice, un meurtre ou une souillure, ni une action contre la chas- teté, ni une démarche déshonorante, qui m'a privée de
ACTE I, SCÈNE I. il
votre faveur. et de vos bonnes grâces, mais que c*est pour n'avoir pas possédé, et c'est là ma richesse, cet œil qui sollicite toujours, et cette langue que je me félicite de ne pas avoir, quoique pour ne l'avoir pas j'aie perdu votre tendresse.
LEAR. — Il vaudrait mieux pour toi n'être jamais née que de n'avoir pas su me plaire davantage.
LE ROI DE FRANCE. — N'cst-cc quo cola? uue lenteur naturelle qui souvent néglige de raconter l'histoire de ce qu'elle va faire? — Monseigneur de Bourgogne, que dites- vous à cette dame? L'amour n'est point Tamour dès qu'il s'y mêle des considérations étrangères à son véritable objet. La voulez-vous? elle est une dot en elle- même.
LE DUC DE BOURGOGNE , à Leav. — Royal Lear , don- nez-moi seulement la part que vous aviez d'abord offerte de vous-même ; et ici, à l'instant même, je prends la main de GordéUa comme duchesse de Bourgogne.
LEAR.— Rien ; je l'ai juré : je suis inébranlable.
LE DUC DE BOURGOGNE, à Cordélia, — Je suis vraiment fâché que vous ayez perdu votre père à tel point qu'il VOUS faille aussi perdre un époux.
coRDÉLu. — ^La paix soit avec le duc de Bourgogne. Puisque ces considérations de fortune faisaient tout son amour, je ne serai point sa femme.
LE ROI DE FRANCE. — Belle Cordélia, toi qui n'en es que plus riche parce que tu es pauvre, plus précieuse parce que tu es délaissée, plus aimée parce qu'on te méprise, je m'empare de toi et de tes vertus : que le droit ne m'en soit pas refusé ; je prends ce qu'on rejette. — ^Dieux, dieux! n'est-il pas étrange que leur froid dédain ait donné à mon amour l'ardeur d'une brûlante adora- tion?—Roi, ta fille sans dot, et jetée au hasard de mon choix, sera reine de nous, des nôtres, et de notre belle France. Tous les ducs de l'humide Bourgogne ne rachè- teraient pas de moi cette fille si précieuse et si peu appréciée. — Cordélia, fais-leur tes adieux malgré leur dureté. Tu perds ce que tu possédais ici pour retrouver mieux ailleurs.
18 LE ROI LEAR.
LEAB. — ^EUe est à toi, roi de France; qu'elle t appar- tienne ; cette fille n'est pas à moi, je ne reverrai jamais son visage : ainsi, va-t'en sans notre faveur, sans notre affection, sans notre bénédiction. — Venez, noble duc de Bourgogne.
(Fanfares. — Sortent Lear, les ducs de Bourgogne, de Cor- nouailles, d'Albanie, Glocester et suite.)
m ROI DE FRANCE.— Faites VOS adieux à vos sœurs.
CORPJÉLIA. — Vous, les joyaux de notre père, Cordélia vous quitte les yeux baignés de larmes. Je vous connais pour ce que vous êtes, et, comme votre sœur, je n'en ai que plus de répugnance à appeler vos défauts par leurs noms. Soignez bien notre père ; je le confie à vos cœuj*s qui ont professé tant d'amour. Mais, hélas I si j'étais encore dans ses bonnes grâces, je voudrais lui donner un meilleur asile. Adieu à toutes les deux.
RÉGANE. — Ne nous prescrivez pas notre devoir.
GONERjLLE. — Etudicz-vous à contcuter votro époux, qui vous a prise quand vous étiez à la charité de la fortune. Vous avez été avare de votre obéissance, et ce qui en a manqué méritait bien ce qui vous a manqué.
CORDÉLIA.— Le temps développera les replis où se cache l'artifice : la honte vient enfin insulter à ceux qui ont des fautes à cacher. Puissiez-vous prospérer I
LE ROI DE FRANCE. — Vcuez, ma belle Cordélia.
(Le roi de France et Cordélia sortent.)
GONERiLLE. — Ma sœur, je n'ai pas peu de chose 4 vous dire sur ce qui nous touche de si près toutes les deux. Je crois que mon père doit partir d'ici ce soir.
RÉGANE. — Rien n'est plus certain; il va chez vous : le mois prochain ce sera notre tour.
GONERILLE. — Vous voycz combieu sa vieillesse est pleine d'inconstance, et nous venons d'en avoir sous les yeux une assez belle preuve. Il avait toujours aimé sur- tout notre sœur : la pauvreté de sa tête se montre trop visiblement dans la manière dont il vient de la chasser.
RÉGANE.— C'est la faiblesse de Tâge. Cependant il n'a jamais su que très-médiocrement ce qu'il faisait.
GONERILLE. — Daus SOU meilleur temps, et dans la plus
ACTE I, SCÈNE II. ^9
gr^de force cfç son jugemeixt, il a toujours été très- incpnsidéré. Il faut donc nous atteindre gu'aux défauts invétérés de son caractère na,tui:el Tâge va joindrp encore les liunieurs cap^ricieuses qu'a.m§ne ay^c elle Tinfiro^e et colère vieillesse.
RÉGANE.— Il y a to^tq ^j^ps^vence (jue nous aurons à essuyer de lui, par moments, des boutades pareilles à celle qui lui a fait bannir Kpnt.
GONERiixf:. — Il est encore pccupé à prendre cong0 du roi de France. Je vous eq. prie, concertons-nous ensemble. §i notre père, ayec le caractère qu'il a, con- serve quelque autorité, cet abandon qu'il vient de uous faire ne sera qu'une source 4'affronts pour nous.
RÉGAiSE. — Nous y réfléchirons à loisir.
Poneril;.e. — Il faiit faipe quelque phppie, et daps la cha- leur du moment.
(Elles sortent.)
SCllNE U
Une salle dans le château du duc de Glocester. SDMQND tenmt V^e lettre.
EDMOND. — Nature, tu es ma divinité ; c'est à toi gue je dpis mon obéissance. Pourquoi subirai-je la maladie de J^ coutunae, et permettrai-je aux ridicules arrangements 4e^ nations de me dépouiller, parce que je serai de douze ou quatorze lunes le cadet d'un frère? Mais quof, je suis un bâtard! pourquoi en serais-je méprisable, lorsque mon corps est aussi bien prpportionné, mon esprit aussi élevé, et ma iigure aussi régulière que celle du fils d^une honnête dame? Pourquoi donc nous insulter de ces mots de vil, de bassesse, de bâtardise ? Vils I vils! nous qui, dans le vigoureux larcin de la nature, puisons une constitution plus forle et des qualités plus énergiques qu'il n'en entre dans \m lit ennuyé, fatigué et dégoûté, dans la génération d'une tribu entière dHmbéciles en- gendrés ^mtre le sommeil et le réyeill Ainsi donc, légi- i\jfaQ Ipdgar, il faut que j'aie vos l)i^us ; l'apour de notre
20 LE ROI LKAK.
père appartient au bâtard Edmond comme au légitime Edgar. Légitime! le beau mot! A la bonne heure, mon cher légitime; mais si cette lettre réussit et que mon invention prospère, le vil Edmond passera par-dessus la tête du légitime Edgar. — ^Je grandis , je prospère! Main- tenant, dieux! rangez-vous du parti des bâtards.
(Entre Glocester.)
GLOCESTER. — Kent banni de la sorte, et le roi de France parti en courroux! et le roi qui s'en va ce soir! qui dé- laisse son autorité!... réduit à sa pension! et tout cela fait bruyamment I — (// aperçoit Edmond,) Edmond! Eh bien! quelles nouvelles?
EDMOND, cachant la lettre. — Sauf le bon plaisir de Votre Seigneurie, aucune.
GLOCESTER. — ^Pourquoi tant d'empressement à cacher cette lettre ?
EDMOND.— -Je ne sais aucune nouvelle, seigneur.
GLOCESTER. — Quel est ce;papier que vous lisiez?
EDMOND. — Ce n'est rien, seigneur.
GLOCESTER. — ^Ricu? Et pourquoi donc cette terrible promptitude à le faire rentrer dans votre poche? Rien n'est pas une qualité qui ait si grand besoin de se cacher. Voyons cela; allons, si ce n'est rien, je n'aurai pas besoin de lunettes.
EDMOND. — Je vous cu conjuTC, seigneur, excusez-moi; c'est une lettre de mon frère que je n'ai pas encore lue en entier; mais j'en ai lu assez pour juger qu'elle n'est pas faite pour être mise sous vos yeux.
GLOCESTER. — Donucz-moi cette lettre, monsieur.
EDMOND. — Je commettrai une faute, soit que je vous la refuse, soit que je vous la donne. Son contenu, autant que j'en puis juger sur ce que j'en ai lu, est blâmable.
GLOCESTER. — Voyous, voyous.
EDMOND. — ^J'espère, pour la justification de mon frère, qu'il n'a écrit cette lettre que pour sonder, pour éprou- ver ma vertu.
GLOCESTER Ut, — « Cet assujettissement, ce respect pour « la vieillesse, rendent la vie amère à ce qu'il y a de « meilleur de notre temps ; ils nous retiennent notre for-
ACTE I, SCÈNE II. 21
« tune jusqu'à ce que l'âge nous ôte les moyens d'en « jouir. Je commence à trouver bien sotte et bien débon- « naire cette soumission à nous laisser opprimer par la « tyrannie des vieillards, qui gouvernent non parce « qu'ils ont la force, mais parce que nous le souffrons^ « Viens me trouver afin que je t'en dise davantage. Si •« mon père voulait dormir jusqu'à ce que je le réveil- « lasse, tu jouirais à perpétuité de la moitié de son « revenu, et tu vivrais le bien-aimé de ton frère Edgar. » — Hom, une conspiration ! Dormir jusqu'à ce que je le réveillasse... Tu jouirais de la moitié de son revenu,,. — Mon fils Edgar! Il a pu trouver une main pour écrire ceci, un cœur et un cerveau pour le concevoir! — Quand avez- vous reçu cette lettre? qui vous Ta apportée?
EDMOND. — Elle ne m'a point été apportée, seigneur. Voici la ruse qu'on a employée : je l'ai trouvée jetée par la fenêtre de mon cabinet.
GLOCESTER. — ^Vous counaîssez ces caractères pour élre de votre frère?
EDMOND. — Si c'était une lettre qu'on pût approuver, seigneur, j'oserais jurer que c'est son écriture; mais pour celle-ci, je voudrais bien croire qu'elle n'est pas de lui.
GLOCESTER. — C'est SOU écriture !
EDMOND. — Oui, c'est sa main, seigneur; mais j'espère que son cœur n'a point de part à ce que contient cet écrit.
GLOCESTER. — No VOUS a-t-il jamais sondé sur cette affaire?
EDMOND. — Jamais, seigneur : seulement, je l'ai sou- vent entendu soutenir qu'il serait à propos, lorsque les enfants sont parvenus à la maturité, et que les pères commencent à pencher vers leur déclin, que le père devînt le pupille du fils, et le fils administrateur des biens du père.
GLOCESTER. — 0 scélérat ! scélérat! voilà son système dans cette lettre. Odieux scélérat! fils dénaturé, exé- crable, bête brute! pire encore que les bêtes brutes! — Allez, s'il vous plait, le chercher. Je veux m'assurer
22 LÉ ROI LEAR.
de sa {Jersonnë. Le scélérat abominable I où est-il?
EDMOND.— Je ne le sais pas bieii, seigneur. Mais si vous cbhseiitièi â suspëîidte votre indignation contre mon Irèrë jusqu'à fce que vou^ pussiez tirer de lui des preuves plus Certaines dé ses intentions, ce serait suivre tmé marche t)lus sûre : au lieu que si, en procédant vio- lerameiit contre lui, vous veniez à vous méprendre sur sfes desseins, ce serait une plaie profonde à votre hon- netir et vous briseriez un cœur soumis. J*ose engager ma vie pour lui, et garantir qu'il n'a écrit cette lettre que dans la vue d'éprouver mon attachement pour vous, et sans aucun projet dangereux.
GLocESTER . — Lc crois- tu ?
EDMOND. — Si vous lo jugcz àpropos, je vous place- rai en un lieu d'où vous pourrez nous entendre conférer ensemble sur cette lettre, et vous satisfaire par vos pro- pres oreilles; et cela, pas plus tard que ce soir.
GLOCESTER. — Il ne peut pas être un pareil monstre I
EDMOND. — Il ne Test sûrement pas.
GLOCESTER. — PoUT SOU père qui l'aime si tendrement, si complètement! — Ciel et terre! Edmond, trouvez-le; amenez-le par ici, je vous en prie; arrangez les choses selon votre prudence. Je donnerais ma fortune pour savoir la vérité.
EDMOND. — Je vais le chercher à l'instant, seigneur. Je conduirai la chose comme je trouverai moyen de le faire, et je vous en rendrai compte.
GLOCESTER. — Ccs dernières éclipses de soleil et de lune ne nous présagent rien de bon. La raison peut bien, par les lois de la sagesse naturelle, les expliquer d'une ou d'autre manière; mais la nature ne s'en trouve pas moins très-souvent victime de leurs fatales conséquences. L'amour se refroidit, Tàmitié s'éteint, les frères se divi- sent : dans les villes, des révoltes; dans les campagnes, la discorde ; dans les palais, la trahison ; et le nœud qui unit le père et le fils, brisé. Mon scélérat rentre dans la prédiction : c'est le fils contre le père. Le roi s'écarte du penchant de la nature : c'est le père contre Tenfant. — Nous avons vu notre meilleur temps : les machinations,
ACTE I, SCÈNE II. 23
les trames obscures, les trahisons, et tous les désordres les plus funestes vorit nous suivre en noua totlrtneii- tant jusqu'à nos tombeaux. — Edmond, trouve-moi ce misérable, lu n'y perdras rien; agis avec prudence. — Et le noble et fidèle Kent banni ! Son crime, c'est la probité ! Étrange! étrange!
(Il sort.)
EDxMOND seul. — Voilà bien la singulière inipertiîlencè du monde! Notre fortune se trouv«-t-elle malade, sou- vent par une plénitude de mauvaise coiiduite, noûk accusons de nos désastres le soleil, la lune et les étoiles, comme si nous étions infâmes par nécessité. Imbéciles par une impérieuse volonté du ciel; fripons, voleurs et traîtres, par l'action invincible des sphères; ivrognes, menteurs et adultères, par une obéissance forcée aux influences des planètes ; et que nous ne fissiotis jamais le mal que par la violence d'une impulsion divine. Ad- mirable excuse du libertin, que de mettre ses penchants lascifs à la charge d'une étoile ! — Mon père s'arrangea avec ma mère sous la queue du dragon, et ma nais- sance se trouva dominée par VUrsa major, d'où il s'en- suit que je suis brutal et débauché. Bah ! j'aurais été ce que je suis quand la plus vierge des étoiles du fir- mament aurait scintillé sur le moment qui a fait de moi un bâtard. ( Entre Edgar. ) — Edgar ! il arrive à point comme la catastrophe d'une vieille comédie. Mon rôle à moi, c'est une mélancolie perfide, et un soupir comme ceux de Tom de Bedlam. — Oh ! ces éclipses nous pré- sageaient ces divisions : fa, sol, la, mi^.
EDGAR. — Qu'est-ce que c'est, mon frère Edmond? nous voilà dans une sérieuse contemplation.
EDMOND. — Je ré vais, mon frère, à une prédiction que j'ai lue l'autre jour sur ce qui doit suivre ces éclipses.
EDGAR. — Est-ce que vous vous inquiétez de cela?
* Il paraîtrait qu'on accordait aux dissonances en musique une sorte d'influence magique, ou au moins mystérieuse. Les moines qui, dans le moyen âge, ont écrit sur la musique, ont dit : Mi contra fa est diabolictis.
24 LE ROI LEAR.
EDMOND. — Je VOUS assuTe que les effets dont elle parle ne s'accomplissent que trop malheureusement. — Des querelles dénaturées entre les enfants et les parents, des morts, des famines, des ruptures d'anciennes amitiés, des divisions dans l'État, des menaces et des malédic- tions contre le roi et les nobles, des méfiances sans fon- dement, des amis exilés, des cohortes dispersées, des mariages rompus, et je ne sais quoi encore. . EDGAR. — ^Depuis quand êtes-vous devenu sectateur de l'astronomie?
Edmond: — Allons, allons; quand avez- vous vu mon père pour la dernière fois ?
EDGAR. — Eh bien ! hier au soir.
EDMOND. — Avez-vous causé avec lui?
EDGAR.— Oui, deux heures entières.
EDMOND. — Vous étcs-vous quittés en bonne intelli- gence? N'avez-vous remarqué dans ses ^paroles ou dans son air aucun signe de mécontentement?
EDGAR. — Aucun.
EDMOND.— Réfléchissez, en quoi vous avez pu Toffen- ser, et, je vous en conjure, évitez sa présence jusqu'à ce qu'un peu de temps ait modéré la violence de son res- sentiment, si furieux en ce moment, qu'en vous faisant du mal il serait à peine apaisé.
EDGAR.— Quelque misérable m'aura calomnié.
EDMOND. — C'est ce que je crains. Je vous en prie, tenez- vous à l'écart jusqu'à ce que la fougue de sa colère soit un peu ralentie; et, comme je vous le dis, retirez-vous avec moi dans mon appartement : là, je vous mettrai à portée d'entendre les discours de mon père. Allez, je vous en prie, voilà ma clef; et si vous sortez, sortez armé.
EDGAR. — Armé, mon frère !
EDMOND. — Mon frère, ce que je vous dis est pour le mieux : allez armé. Que je ne sois pas un honnête homme si Ton a de bonnes intentions à votre égard. Je vous dis ce que j'ai vu et entendu, mais bien faiblement, et rien qui approche de la réalité et de l'horreur de la chose. De grâce, éloignez-vous.
ACTE I, SCÈNE III. 28
EDGAR. — Aurai-je bientôt de vos nouvelles?
EDMOND. — Je vais m'employer pour vous dans tout ceci. {Edgar sort.) — Un père crédule, un frère généreux dont le naturel est si loin de toute malice qu'il n'en soupçonne aucune dans autrui, et dont mes artifices gouverneront à Taise la sotte honnêteté : voilà l'affaire. Le bien me viendra sinon par ma naissance, du moins par mon esfîrit. Tout m'est bon, si je puis le faire servir à mes vues.
(Il sort.)
SCÈNE III
Appartement dans le palais du duc d'Albanie. GONERILLE, OSWALD.
GONERiLLE. — EsMl vrai que mon père ait frappé mon écuyer parce qu'il réprimandait son fou?
osw^ALD. — Oui, madame.
GONERILLE. — Par le jour et la nuit ! c'est m'insulter. A chaque instant, il s'emporte de façon ou d'autre à quelque énorme sottise qui nous met tous en désarroi : je ne l'endurerai pas. Ses chevaliers deviennent tapageurs, et lui-même il se fâche contre nous pour la moindre chose. — Il va revenir de la chasse; je ne veux pas lui parler. Vous lui direz que je suis malade, et vous ferez bien de vous ralentir dans votre service auprès de lui : j'en prends sur moi la faute.
OSWALD. — ^Le voilât qui vient, madame ; je l'entends.
(On entend le son des cors.)
GONERILLE.— Mettez dans votre service tout autant d'in- différence et de lassitude qu'il vous plaira, vous et vos camarades. Je voudrais qu'il s'en plaignît. S'il le trouve mauvais, qu'il aille chez ma sœur, son intention, je le sais, et la mienne, s'accordant parfaitement en ce point que nous ne voulons pas être maîtrisées. Un vieillard inutile qui voudrait encore exercer tous ces pouvoirs
26 LE ROI LEAR.
qu'il a abandonnés! — Sur ma vie, ces vieiix radoteurs redeviennent des enfants, et il faut les mener par la rigueur : quand ils se voient caresséiâ ils en abusent*. Souvenez-vous de ce que je vous ai dit.
oswALD. — Très -bien, madame. -
GONERiLLE. — Et traitez ses chevaliers avec plus de froideur : ne vous inquiétez pas de ce qui pourra en arriver. Prévenez vos camarades d'en agir de même. Je voudrais trouver en ceci, et j'en viendrai bien à bout, une occasion de m'expliquer. Je vais tout à l'heure écrire à ma sœur, et lui recommander la même con- duite.— Qu'on serve le dîner.
(Ils sortent.)
SCÈNE IV
Une salle du palais.
Entre KENT déguisé,
KENT.— Si je puis seulement réussir à emprunter des accents qui déguisent ma voix, il se peut faire que les bonnes intentions qui m'out engagé à déguiser mes traits obtiennent leur plein effet. Maintenant, Kent le banni, si tu peux te rendre utile dans ces lieux où tu vis condamné, (et puisse-t-il en être ainsi!) ton maître chéri te retrouvera plein de zèle.
(Cors de chasse. Lear paraît avec ses chevaliers et sa
suite.)
1 As flatteries — when they are seen ahused.
Les commentateurs n'ont pu s'accorder'sur ce passage, et aucun ne paraît l'avoir entendu dans son vrai sens, que je crois être mot àmotcelui-ci '.puisque les flatteries ou les caresses, quand ils les voient ils en abusent. Cette version serait incontestable s'il y avait un second tiret entre seen et ahused : — when they are seen — se trou- verait ainsi entre deux tirets formant parenthèse; mais le mot are, qui s'applique en môme temps à seen et à ahused, n'aura pro- bablement pas permis d'isoler ainsi cette partie de la phrase où il se trouve contenu. Le vague des constructions et des expressions dans le Roi Lear oblige souvent de décider sur le sens d'après les vraisemblances morales, plutôt que d'après aucune règle ou môme aucune habitude grammaticale.
ACTE I, SCÈNE IV. 27
LEAR.— -Qu'on ne me fasse pa& attendre le dîner une seule minute : allez, servez-le. {Sort un domestique.)-^ Ahl ah ! qui es-tu, toi?
KENT. — Un homme, seigneur.
LEAR. — Qu'est-ce que tu sais faire? Que veux-tu de noos ?
KENT.— Je sais n'être pas au-dessous de ce que je parais; servir fidèlement celui qui aura confiance en moi ; aimer celui qui est honnête ; converser avec celui qui est sage et qui parle peu ; redouter les jugements ; me battre quand je ne peux pas faire autrement ; et ne pas manger de poisson*.
LEAR. — Qui es-tu?
KENT. — ^Un très-honnête garçon ^ aussi pauvre que le roi.
LEAR. — Si tu es aussi pauvre pour un sujet qu'il Test pour un roi, tu es assez pauvre. Que veux-tû?
KENT. — Du service.
LEAR. — Qui voudrais-tti Servir?
KENT. — ^Vous.
LEAR. — Me connais-tu, maraud?
KENT. — Non, seigneur; mais vous avez dans votre physionomie quelque chose qui fait que j'aimerais à vous dire : Mon maître,
LEAR. — Qu'est-ce que c'est?
KENT. — De Tautorité.
LEAR. — De quel service es-tu capable?
fcENT. — Je puis garder d'honnêtes secrets; courir à cheval , à pied ; gâter une histoire intéressante en la
* And io eat no fish. Manger du poisson était en Angleterre, du temps d'Elisabeth, un signe de catholicisme, et par conséquent réprouvé par l'opinion. La phrase populaire pour désigner un vrai patriote était : C'est un honnête homme^ il ne mange pas de pois- son. Il fallut, pour soutenir les pêcheries, qu'un acte du parle- ment ordonnât pendant quelques mois l'usage du poisson : cela s'appela le carême de Çécil [CeciVs fasi).
Dans VÉnéide travestie, la sibylle dit è Caron, pour l'engager à passer Éhée, qu'il est
Point Maxarint fort honnête homme.
28 LE ROI LëAR.
racontant, et rendre platement un simple message. Je suis propre à tout ce que peut faire le commun des hommes. Ce que j'ai de mieux, c'est Factivité.
LEAR.— Quel âge as-tu?
KENT. — Je ne suis pas assezjeune, seigneur, pour m'a- mouracher d*ime fenmie à l'entendre chanter, ni assez vieux pour en raffoler n'importe pour quelle raison. J'ai sur les épaules quelque quarante-huit ans.
LEAR.— Suis-moi, tu vas me servir : si après le diner tu ne me déplais pas plus qu'à présent, je ne te congé- dierai pas de sitôt.— Le dîner, holàl le dîner. — Où est mon petit drôle, mon fou? Allez me chercher mon fou. (Entre O^iyaW.)— Ehl vous, Tami, où est ma fille?
oswALD. — Avec votre permission...
(Il sort,)
LEAR. — Qu'est-ce qu'il a dit là? Rappelez-moi ce manant.— Où est mon fou? Holàl je crois que tout dort ici. — Eh bien ! où est-il donc ce métis?
UN CHEVALIER. — Il dit, seigueur, que votre fille ne se porte pas bien.
LEAR. — Pourquoi ce gredin-là n'est-il pas revenu sur ses pas quand je l'ai appelé ? !
LE CHEVALIER. — Scigueur, il m'a déclaré tout bonne- j
ment qu'il ne le voulait pas. |
LEAR. — Qu'il ne le voulait pas !
LE CHEVALIER. — Seigucur, je ne sais pas quelle en est la raison; mais, à mon avis. Votre Grandeur n'est pas • accueillie avec cette affection respectueuse qu'on avait ;
coutume de vous montrer. J'aperçois une grande dimi- nution de bienveillance chez tous les gens de la maison, aussi bien .que chez le duc lui-même et chez votre fille.
LEAR. — ^Vraiment I le penses-tu?
LE CHEVALIER. — Je VOUS prie de me pardonner, sei- gneur, si je me suis trompé ; mais mon devoir ne peut se taire quand je crois Votre Majesté offensée.
LEAR. — Tu ne fais que me rappeler mes propres idées. Je me suis bien aperçu depuis peu de beaucoup de négligence ; mais j'étais disposé plutôt à m' accuser moi- même d'une exigence trop soupçonneuse, qu'à y voir
ACTE I, SCÈNE IV. 29
une conduite et une intention désobligeantes. J'y regar- derai de plus près. — Mais où est mon fou? Je ne Tai pas vu depuis deux jours.
LE CHEVALIER. — Depuis quc ma jeune maîtresse est partie pour la France, seigneur, votre fou a bien dépéri.
LEAR. — ^En voilà assez là-dessus. Je l'ai bien remarqué. Allez, et dites à ma fille que je veux lui parler. (Sort im chevalier.) — Vous, allez me chercher mon fou. (Sort un chevalier; rentre Oswald.) — Eh ! vous, l'ami I l'ami! ap- prochez. Oni suis-je, s'il vous plaît?
OSWALD. — Le père de ma maltresse.
LEAR. — ^Le père de ma maltresse! et vous le valet de votre maître. Chien de bâtard! esclave! mâtin!
OSWALD. — Je ne suis rien de tout cela : je vous demande pardon, seigneur.
LEAR. — ^Je crois que tu t'avises de me regarder en face, insolent !
(Il le frappe.)
OSWALD.— Je ne veux pas être battu, seigneur. KENT. — ^Ni donner du nez en terre non plus, mauvais joueur de ballon*.
(11 le prend par les jambes et le renverse.)
LEAR. — Je te remercie, ami; tu me rends service, et je t'aimerai.
KENT. — ^Allons, relevez-vous, mon maître, et dehors. Je vous apprendrai votre place. Hors dlcil hors d'ici! Si vous voulez prendre encore la mesure d un lourdaud, restez ici. Mais, dehors! allons, y pensez-vous? Dehors!
(Il pousse Oswald dehors.)
LEAR. — Tu es un garçon dévoué ; je te remercie. Voilà les arrhes de ton service.
(Il lui donne de l'argent.) (Entre le fou.)
LE FOU, à Lear, — Laisse-moi le prendre aussi à mes gages. — ^Tiens, voici ma cape*.
(Il donne à Kent son bonnet.)
* Base foot — hall player. Allusion aux mauvais joueurs de bal- lon, à qui le pied manque en courant.
* Coxcomb, nom du bonnet que portaient les fous, parce qu'il était surmonté d'une crête de coq, coch's comb.
30 LE ROI LËÀR.
LEAR.— Eh bien! pauvre petit, comment vas-tu?
LE FOU, à Kent. — ^Tu ferais bien de prendre ma cape.
KENT. — Pourquoi, fou?
LE FOU. — ^Pourquoi? parce que tu prends le parti de celui qui est dans la disgrâce.. Vraiment, si tu ne sais pas sourire du côté où le vent souffle, tu auras bientôt pris froid. Allons, mets ma cape. — £hl oui, cet homme a éloigné de lui deux de ses allés, et a rendu la troisième heureuse bien malgré lui. Si tu t'attaches à lui, il faut de toute nécessité que tu portes ma cape. — {A Lear.) Mq, foi, noncle^ je voudrais avoir deux capes et deux flUes.
LEAR. — ^Pourquoi, mon garçon?
LE FOU. — Si je leur donnais tout mon bien, je garde- rais pour moi mes deux capes. Mais tiens, voilà la mienne ; demandes-en une autre à tes filles.
LEAR. — Prends garde au fouet, petit drôle.
LE FOU. — La vérité est le dogue qui doit se tenir au chenil, et qu'on chasse à coups de fouet; pendant que Larfy, la chienne braque, peut venir nous empester au coin du feu.
LEAR. — C'est une peste pour moi que ce coquin-là.
LE FOU.— Mon cher, je veux t'enseigner une sentence.
LEAR. — Voyons,
LE FOU.— Ecoute bien, noncle.
Aie plus que tu ne montres;
Parle moins que tu ne sais ;
JPrête moins que tu n'as ;
Va plus à cheval qu'à pied;
Apprends plus de choses que tu n'en crois ;
Parie pour un point plus bas que celui qui te vient ;
Quitte ton verre et ta maîtresse,
Et tiens-toi coi dans ta maison ;
Et tu auras alors
Plus de deux dizaines à la vingtaine.
LEAR. — Cela ne signifie rien, fou.
;.E FOU. — P'est, en ce cas, comme la harangue d'un
1 NuficUf par contraction poi)i: trime uncUf oncle à moi.
ACTE I, SCÈNE IV. 31
avocat sans salaire : vous ne m'avez rien donné pour cela. Est-ce que vous nq savez pas tirer parti de rien, noncle ?
LKAR. — Non, en vérité, mon enfant, on ne peut rien faire de rien.
LE FOU, à KenU—ie t'en prie, dis-lui que c'est à cela que se monte le revenu de ses terres; il n'en voudrait pas croire un fou.
LEAR. — Tu es un fou bien mordant.
LE FOU. — Sais-tu, mon garçon, la différence qu'il y a entre un fou mordant et un fou débonnaire ?
LEAR. — Non, petit; apprends-le moi.
LE FOU.
Ce lord qui t'a conseillé
De te dépouiller de tes domaines,
"Viens, place-le ici près de moi ;
Ou bien toi, prends sa place.
Le fou débonnaire et le fou mordant
Seront aussitôt en présence :
L'un ici en habit bigarré,
Et on trouyera l'autre là.
LEAR. — Est-ce que tu m'appelles fou, petit?
LE FOU. — Tu as cédé tous les autres titres que tu avais apportés en naissant.
KENT.— Ceci n^est pas tout à fait de la folie , seigneur.
LE FOU. — Non, en vérité; les lords et les grands per- sonnages ne veulent rien me concéder. Si j'avais un monopole, il leur en faudrait leur part, et aux dames aussi : elles ne me laisseront pas les sottises à moi tout seul, elles en tireront leur lopin. — Donne-moi un œuf. noncle, et je te donnerai deux couronnes,
LEAR. — Qu'est-ce que ce sera que ces deux couronnes?
LE FOU. — Voilà, quand j'aurai coupé l'œuf par le milieu et mangé tout ce qui est dedans, je te donnerai les deux couronnes de l'œuf *. Lorsque tu as fendu ta cou-
> Les extrémités de la coquille de Tœuf se nomment, en anglais, ihe crotcns of the eggj les couronnes de l'œuf.
32 LE ROI LEAR.
ronne par le milieu, et que tu as donné à droite et à gauche les deux moitiés, tu as porté ton âne sur ton dos, au milieu de la fange. Tu n'avais guère de cervelle dans la couronne chauve de ton crâne, lorsque tu as laissé aller ta couronne d'or. Si je parle ici comme un fou que je suis, que le premier qui le trouvera soit fouetté.
(U chante.) Jamais les fous n'ont eu moins de vogue que cette année ; Car les sages sont devenus des écervelés ; Ils ne savent que faire de leur bon sens, Tant leur conduite est baroque.
• LEAR. — Et depuis quand, je vous en prie, êtes-vous si bien fourni de chansons, maraud?
LE FOU. — C'est mon usage, noncle, depuis que par ta grâce tes filles sont devenues ta mère, quand tu leur as donné les verges et que tu as mis bas tes culottes.
(Il chante.)
Alors, saisies de joie, elles ont pleuré ;
Et moi, j'ai chanté dans mon chagrin
De ce qu'un roi tel que toi jouait à cligne -musette,
Et s'allait mettre avec les fous.
Je t'en prie, noncle, prends un maître qui puisse ensei- gner à ton fou à mentir : je voudrais bien apprendre à mentir.
LEAR.— Si vous mentez, vaurien, vous serez fouetté.
LE FOU. — Je me demande quelle parenté tu as avec tes filles. Elles veulent qu'on me fouette quand je dis la vérité, et toi tu veux me faire fouetter si je mens; et quelquefois encore je suis fouetté pour n'avoir rien dit. J'aimerais mieux être tout autre chose qu'un fou, et cependant je ne voudrais pas être toi, noncle : tu as rogné ton bon sens des deux côtés, sans rien laisser au miUeu. — Tiens, voilà une des rognures.
(Entre Gonerille.)
LEAR. — ^Eh bien I ma fille, pourquoi as-tu mis ton bon-
ACTE I, SCÈNE IV. 33
net de travers^? Depuis quelques jours , je vous trouve un peu trop refrognée.
LE FOU. — Tu étais un joli garçon, quand tu n'avais pas besoin de t'inquiéter si elle fronçait le sourcil; mais aujourd'hui te voilà un zéro en chiffres : je vaux mieux que toi maintenant ; je suis un fou, et toi tu n'es rien. — Allons, par ma foi, je vais tenir ma langue. (A Gonerille.) Car votre figure me l'ordonne, quoique vous ne disiez rien, chut! chuti
Celui qui ne garde ni mie ni croûte, Las de tout se trouvera pourtant manquer de quelque chose.
{Montrant Lear.) C'est une gousse de pois écossés.
GONERILLE. — Scigneur, ce n'est pas seulement votre fou à qui tout est permis, mais d'autres encore de votre insolente suite, qui censurent et se plaignent à toute heure, élevant sans cesse d'indécents tumultes qui ne sauraient se supporter. J'avais pensé que le plus sûr remède était de vous faire bien connaître ce qui se passe; mais je commence à craindre, d'après ce que vous avez tout récemment dit et fait vous-même, que vous ne pro- tégiez cette conduite, et que vous ne l'encouragiez par votre approbation : si cela était, un pareil tort ne pour- rait échapper à la censure, ni laisser dormir les moyens de répression. Peut-être dans l'emploi qu'on en ferait pour le rétablissement d'un ordre salutaire, vous arri- verait-il de recevoir quelque offense dont on aurait honte dans tout autre cas, mais qu'on serait alors forcé de regarder comme une mesure de prudence.
LE FOU.— Car vous savez, noncle,
Que le moineau nourrit si longtemps le coucou, Qu'il eut la tête enlevée par les petits.
Ainsi la chandelle s'est éteinte, et nous sommes restés dans l'obscurité.
* What makes frQntlet on? Que fait là ce bandeau sur ton front? Frontlei servait, à ce qu'il paraît, métaphoriquement pour expri- mer l'air de mauvaise humeur.
T. V, 3
34 LE KOI LEAR.
LEAR, à Gonerille» — Êtes- vous notre fille?
GONERiLLE. — AUoDS, scigneup, je voudrais vous voir user de cette raison solide dont je sais que vous êtes pourvu, et vous défaire de ces humeurs qui depuis quel- que temps vous rendent tout autre que ce que vous êtes naturellement.
LE FOU.— Un âne m peut-il pas savoir quand c'est la charrette qui traîne le cheval ? — Dia, hue ! cela va bien.
LEAR. — Quelqu'un me connaît-il ici? Ce n'est point là Lear. Lear marche-t-il ainsi? parle-t»il ainsi? Que sont devenus ses yeux ? Ou son intelligence est affaiblie, ou son discernement est en léûiargie.— Suis-je endormi ou éveillé? — Ah! sûrement il n'en est pas ainsi. -^ Qui pourra me dire qui je suis?— U ombre de Lear? Je vou- drais le savoir, car ces marques de souveraineté, ma mémoire, ma raison, pourraient à tort me persuader que j'ai eu des filles.
LE FOU. — Qui feront de vous un père obéissant.
LEAR. — Votre nom, ma belle dame?
GONERILLE.— Allons, seigucur, cet étonnement est tout à fait du genre de vos autres nouvelles facéties* Je vou» conjure, prenez mes intentions en bonne part : vieux et respectable comme vous l'êtes, vous devriez être sage. Vous gardez ici cent chevaliers et écuyers, tous gens si désordonnés, si débauchés et si audacieux, que notre cour, corrompue par leur conduite, ressemble à une auberge de tapageurs ; leurs excès et leur hbertinage lui donnent Tair d'une taverne ou d'un mauvais lieu*, beaucoup plus que du palais royal. La décence elle- même demande un prompt remède : laissez -vous donc prier, par uqe personne qui pourrait bien autrement prendre ce qu'elle demande, de consentir à diminuer un peu votre suite ; et que ceux qui continueront à demeu- rer à votre service soient des gens qui conviennent à votre âge, et qui sachent se conduire et vous respecter.
LEAR. — Ténèbres et démons! — Sellez mes chevaux.
» A hrotheh
ACTE I, SCÈNE IV. 35
Appelez ma suite.— Bâtarde dégénérée , je ne te cause- rai plus d'embarras. — Il me reste encore une fille.
GONERiLLE. — Vous frappcz mcs gens, et votre canaille désordonnée veut se faire servir par ceux qui valent mieux qu elle.
(Entre Albanie.)
LEAR. — Malheur à celui qui se repent trop tardi [A Albanie,) — Ah! vous voilà, monsieur! Sont-ce là vos intentions? parlez, monsieur. — Qu'on prépare mes che- vaux.— Ingratitude! démon au cœur de marbre, plus hideuse quand tu te montres dans un enfant que ne Test le monstre de la mer * I
ALBANIE.— De grâce, seigneur, modérez-vous.
LEAR, à Gonerille. — Vautour détesté, tu mens : les gens de ma suite sont des hommes choisis et du plus rare mérite, soigneusement instruits de leurs devoirs, et de la dernière exactitude à soutenir la dignité de leur nom. — Oh! combien tu me parus laide à voir, faute légère de Gordéha, qui, semblable à la géhenne*, fis tout sortir dans la structure de mon être de la place qui lui était assignée, retiras tout amour de mon cœur, et vins grossir en moi le fiel. 0 Lear, Lear, Lear! (5e frap- pant le front.) Frappe à cette porte, qui a laissé échapper la raison et entrer la folie. — Partons, partons, mes amis.
ALBANIE. — Seigneur , je suis aussi innocent qu'igno- rant de ce qui vous a mis en colère.
LEAB. — Cela se peut, seigneur. — Entends-moi, ô nature! entends-moi, divinité chérie, entends-moi I Sus- pens tes desseins, situ te proposais de rendre cette créa- ture féconde : porte dans son sein la stérilité, dessèche en elle les organes de la reproduction, et qu'il ne naisse jamais de son corps dégénéré un enfant pour lui faire honneur!— Ou s'il faut qu'elle produise, fais naître d'elle un enfant de tristesse; qu'il vive pervers et dénaturé pour être son tourment; qu'il imprime dès la jeunesse
* Sea monsteTf hippopotame.
' Likeanengine. Engine (engin, machine) était le nom de l'instrii- ment ordinaire de la torture. Géhenne vient de la même source,
36 LE ROI LEAR.
des rides sur son front; que les Larmes qu'il lui fera répandre creusent leurs canaux sur ses joues ; que toutes les douleurs de sa mère, tous ses bienfaits, soient tour- nés par lui en dérision et en mépris, afin qu'elle puisse sentir combien la dent du serpent est moins cruelle que la douleur d'avoir un enfant ingrat I — Allons, partons, partons.
(Il sort.)
ALBANIE. — Mais, au nom des dieux que nous adorons, d'où vient donc tout ceci?
GONERiLLE. — No VOUS tourmcntcz pas à en savoir la cause, et laissez-le radoter en pleine liberté au gré de son humeur.
(Rentre Lear.)
LEAR. — Comment! cinquante de mes chevaliers dun seul coup, et cela au bout de quinze jours ?
ALBANIE. — De quoi s'agit-il, seigneur?
LEAR. — Je te le dirai. — Mort et vie ! [A GonerUle,) Je rougis que tu puisses à ce point ébranler ma force d'homme, et que tu sois digne encore de ces larmes brû- lantes qui m'échappent malgré moi. Que les tourbillons et les brouillards t'enveloppent ! que les incurables bles- sures de la malédiction d'un père frappent tous tes sens! Yeux d'un vieillard trop prompt à s'attendrir, encore des pleurs pour un pareil sujet, je vous arrache, et vous irez avec les larmes que vous laissez échapper amollir la dureté de la terre. — Ah! en sommes-nous venus là? — Eh bien! soit; il me reste encore une fille qui, j'en suis sûr, est tendre et secourable : quand elle apprendra ce que tu as fait, de ses ongles elle déchirera ton visage de louve; tu me verras reparaître sous cette forme dont tu crois que je me suis dépouillé pour jamais; tu le verras, je t'en réponds.
(Sortent Lear, Kent et la suite.;
GONERILLE. — Remarquez -VOUS ceci, seigneur? ALBANIE.— Gonerille, tout l'amour que j'ai pour vous ne peut me rendre assez partial... GONERILLE. — Dc grâce , soyez tranquille. — Holà ,
ACTE I, SCENE IV. 37
Oswaldl' (Au /bu.) — Vous, Tami, plus coquin que fou, suivez votre maître.
LE FOU. — Noncle Lear, noncle Lear, attends-moi, et emmène ton fou avec toi.
Un renard qu'on a pris Et une fille de cette espèce Seraient bientôt dépêcliés, Si de ma cape je pouvais acheter une corde. C'est ainsi que le fou vous quitte le deruier.
(Il sort.)
GONERiLLE.—Cet hommo a été bien conseillé. Cent che- valiers ! il serait en effet politique et prudent de lui lais- ser sous la main cent chevaliers tout prêts; oui, afin qu'à la moindre chimère, pour im mot, une fantaisie, au plus léger sujet de plainte ou de dégoût, il puisse, protégeant son radotage par ces forces, tenir nos vies à sa merci, Oswald, m'a-t-on entendu?
ALBANIE. — Vous pourricz pousser trop loin vos craintes.
GONERiLLE. — Cela est plus sûr que de s'y fier. Laissez- moi continuer à tenir éloignés les maux que je crains, plutôt que de craindre toujours d'en être surprise. Je connais son cœur. Tout ce qu'il a dit là, je l'ai mandé à ma sœur. Si elle veut le soutenir lui et cent chevaliers, maintenant que je lui en ai montré tous les inconvé- niens... (Entre Oswald,) — Eh bien! Oswald, avez-vous écrit cette lettre pour ma sœur?
OSWALD. — Oui, madame.
GONERILLE. — Prenez avec vous quelque suite, et mon- tez promptement à cheval. Instruisez ma sœur tout au long de mes craintes particulières, et ajoutez-y les rai- sons que vous jugerez convenables pour leur donner plus de consistance. Allons, partez, et pressez votre retour. (Oswald sort,) — (A Albanie.) Non, non, seigneur, cette pacifique douceur et conduite que vous tenez, bien que je ne la blâme pas, vous attire plus souvent, souf- frez que je vous le dise, le reproche de manquer de sagesse, qu'elle ne vaut d'éloges à votre dangereuse bonté.
38 LE ROI LEAR.
ALBANIE. — Jusqu'où s'éteiid la portée de votre vue, c'est ce que j'ignore. En nous agitant pour trouver le mieux, nous gâtons souvent le bien.
GONERiLLE.— Mais OU co cas...
ALBANIE. — Bien, bien; on verra révénement.
(Ils sortent.)
SCÈNE V
Une cour devant le palais d'Albanie. Entre7it LEAR, KENT, LE fOV.
LEAR, à Kent. — Prenez les devants, et rendez-vous à Glocester avec cette lettre. N'informez ma fille de ce que vous pouvez savoir qu'autant qu'elle vous questionnera sur ma lettre. Si vous ne faites pas la plus grande dili- gence, j'y arriverai avant vous.
KENT. — Je ne dormirai point, seigneur, que je n'aie rerais votre lettre.
(Il sort.)
LE FOU,— Si la cervelle d'un homme était dans ses talons, ne courrait-elle pas risque de gagner des enge- lures ?
LEAR. — Oui, mon enfant.
LE FOU. — Alors tiens-toi en gaieté, je le conseille, car ton esprit n'ira pas en pantoufles.
LEAR.— Ha, ha, ha!
LE FOU. — Tu verras comme ton autre fille se conduira tendrement avec toi, car, bien qu'elle ressemble autant à celle-ci qu'une pomme sauvage à une reinette, cepen- dant je puis dire ce que je puis dire.
LEAR.— Qu'as-tu à dire, 'mon enfant?
LE FOU. — Il n'y aura pas dans ce cas-ci plus de diffé- rencp de goût entre elles deux qu'entre une pomme sau- vage et une pomme sauvage. Saurais-tu me dire pour- quoi on a le nez au milieu du visage?
LEAR. — Non.
LE FOU.— Eh! vraiment, cest pour qu'il y ait un œil
ACTE 1, SCÈNE V, 39
de chaque c6tô du nez, afin que ce qu'un homme ne peut pas flairer, il puisse le regarder.
LKAH«-^C'e8t moi qui Tai mise dans son tort^
LE FOU.— Peux4u me dire comment une huître fait son écaille?
LEAR. — ^Non.
LE FOU. — Ni moi non plus, mais je te dirai pourquoi im limaçon a une maison.
LEAR. — Pourquoi, mon enfant?
LE FOU.— Eh bien ! c'est pour y mettre sa tête, et non pas pour Tabandonner à ses filles et laisser ses cornes sans abri.
LEAR.— J'oublierai ma bonté naturelle.— Un si bon père I — Mes chevaux sont-ils prêts?
LB FOU .-^ Tes ânes se sont mis après. — La raison qui fait que les sept étoiles ne sont pas plus de sept est ime bien bonne raison I
LEAR. — Parce qu'elles ne sont pas huit?
LE FOU.— Précisément. Tu serais un très-bon fou.
^ I did her wrong. Les commentateurs veulent comprendre ces mots dans le sens de je lui ai fait tort, et supposent que Lear, en ce moment, songe à Cordélia ; mais rien dans le reste de la scène n'annonce que cette idée se présente à son esprit ; elle ne se retrouve même pas une seule fois ensuite, jusqu'au moment où il se réunit à Cordélia : en ce moment, tout occupé de ce qui lui arrive personnellement, il est plus naturel que Lear s'accuse du tort qu'il a eu de tout donner à Gonerille, que de celui d'avoir tout retiré à Cordélia : cette pensée est même en rapport avec ce qu'il vient de lui dire , et si les paroles du fou ne servent pas à diriger les pensées de Lear, du moins peut-on supposer que, dans l'intention du poëte, elles sont quelquefois des- tinées à les expliquer. Les sentiments et les projets qu'il va exprimer ensuite ne sont qu'une continuation naturelle de cette marche de ses idées ; le souvenir de Cordélia n'en serait qu'une interruption, et l'esprit de Lear n'a pas encore donné et ne don- nera encore de quelque temps aucun indice du désordre que commencerait à annoncer une pareille incohérence. L'explica- tion donnée par les commentateurs n'aurait qu'une présomption en sa faveur : Shakspeare aurait-il voulu, par ce mot jeté en pas- sant, préparer les remords de Lear quand il retrouvera Cordé- lia? Le reste de la scène ne rend pas la chose probable. Nous croyons donc donner à ces mots : I did "her wrongj un nouveau sens : c'est moi qui Vax mise dans son tort.
40 LE ROI LEAR.
LEAR. — Le reprendre de force M — Monstrueuse ingra- titude !
LE FOU. — Si tu étais mon fou, noncle, je t'aurais fait battre pour être devenu vieux avant le temps.
LEAR. — Gomment cela?
LE FOU. — Tu n'aurais pas dû être vieux avant d'être sage.
LEAR. — Oh ! que je ne devienne pas fou I que je ne sois pas fou! Ciel miséricordieux, conserve-moi de la modé- ration. Je ne voudrais pas devenir fou. (Entre v/n gentil- Iwm7ne.) — Eh bien I mes chevaux sont-ils prêts?
LE GENTILHOMME. — Tout prêts, mou seignour.
LEAR. — Viens, mon enfant*.
* To take it again perforée i Johnson pense que Lear s'occupe ici du projet de reprendre ce qu'il a donné; les autres commen- " tateurs appliquent ces paroles aux cinquante chevaliers suppri- més par Gonerille ; mais il me paraît clair que cela se rapporte à la menace qu'elle lui a faite de prendre d'autorité ce quelle demande par prières ,
* FOOL, She that is maid now and laughs at my departwre
Shall not he a maid long^ unless things he eut sho'rter.
FIN DU PREMIER ACTE.
ACTE DEUXIÈME
SCÈNE I
Une cour dans le château du duc de Glocester. Entrent EDMOND et CURAN, par différents côtés.
EDMOND.— Dieu te garde, Giiran.
CURAN. — Et vous aussi, monsieur. J'ai vu votre père, et je lui ai annoncé que le duc de Cornouailles et Régane son épouse arriveront ici ce soir.
EDMOND.— Et pourquoi cela?
CURAN. — Vraiment, je n'en sais rien. Vous avez su les nouvelles qui circulent, j'entends celles qu'on dit tout bas, car ce ne sont encore que des propos à l'oreille.
EDMOND.— Non ; dites-moi, je vous prie, quelles sont ces nouvelles ?
CURAN. — Vous est-il parvenu quelque chose de ces bruits étranges d'une guerre prochaine entre le duc d'Albanie et le duc de Cornouailles?
EDMOND.— Pas un mot.
CURAN. — Vous en entendrez parler avec le temps. Adieu, monsieur.
(Il sort,)
EDMOND. — Le duc ici ce soir!— -Très-bien , c'est au mieux, voilà qui entre de toute nécessité dans l'enchaî- nement de mes projets. Mon père a placé des gardes pour arrêter mon frère.— J'ai à exécuter ici quelque chose d'assez délicat. Célérité, fortune, à Touvragel— Mon frère; un mot, mon frère; descendez, vous dis-je. (Entre Edgar,) — Mou père vous fait observer, ô seigneur : fuyez de ce château ; on lui a découvert le lieu .où vous
42 LE ROI LEAR.
êtes caché. Dans ce moment vous pouvez profiter de la nuit. — N'avez-vous point parlé contre le duc de Gor- nouailles? Il arrive dès ce soir, en grande diligence, et Régane avec lui. N'avez-vous rien dit de ses préparatifs contre le duc d'Albanie? Pensei-y bien.
EDGAR. —Pas un mot, j'en suis sûr.
EDMOND. — J'entends venir mon père. Pardonnez; pour mieux dissimuler il faut que je tire Tépée contre vous; tirez, ayez Tair de vous défendre. — Allons, battez-vous bien.— Rendez-vous ! venez devant mon père! — Holà! des lumières ici. — Fuyez, mon frère. — Des torches, des torches! (Edgar s'enfuit.) — Bon, adieu.— Un peu de sang tiré donnerait bonne idée de la terrible défense que j'ai faite. (// se blesse au bras.) J'ai vu des ivrognes en faire davantage pour plaisanter. — Mon père! mon père! — Arrête 1 arrête î Quoi l point de secours I
(Entrent Glocester et des domestiques avec des torchea.)
GLOCESTER. — Eh bien! Edmond, où est ce scélérat?
EDMOND. — 11 était ici caché dans les ténèbres, son épée bien affilée hors du fourreau, murmurant de méchants charmes, et conjurant la lune de lui être favorable, comme sa divinité.
aLOCESTER.— Mais où est-il?
EDMOND. — Voyez, seigneur, mon sang coule,
GLOCESTER. — Où ost co misérable, Edmond?
EDMOND.-^Il s'est enfui de ce côté, voyant qu'il ne pou- vait par aucun moyen...
GLOCESTER. — Qu'ou Ic pouTsuive. Holà ! courez après lui, {Son un domestique.)— Qu'il ne pouvait*., quoi?
EDMOND.— Me persuader d'assassiner Votre Seigneurie, mais que je lui parlais des dieux vengeurs qui dirigent tous leurs foudres contre les parricides; que je lui disais de combien de nœuds puissants et redoublés les enfants sont liés envers leur père ; en un mot, seigneur, voyant avec quelle aversion je combattais ses projets dénaturés, dans un féroce transport il m'a attaqué avec Tépée qu'il tenait à la main, et, avant que j'eusse eu le tempfl de me mettre en garde, il m'a percé le bras. Mais lorsqu'il m'a vu reprendre mes esprits, et qu'encouragé par la justice
ACTE II, SCÈNE I. 43
de ma cause j'avançais sur lui, peut-être aussi effrayé par le bruit que j'ai fait, il a pris tout soudainement la fuite.
GLOGESTER.— Qu'il fuie tant qu'il voudra, il ne pourra dans ce pays se dérober à la poursuite ; et une fois pris, ce sera vite fait. Le noble duc mon maître, mon digne chef et patron, vient ici ce soir : sous son autorité je ferai publier que celui qui pourra découvrir ce lâche assassin et Tamener à la potence peut compter sur ma reconnaissance ; et pour celui qui le cachera, la mort.
EDMOND. — Lorsque j'ai cherché à le dissuader de son dessein, le trouvant résolu à Texécuter, je l'ai menacé, avec des malédictions, de tout découvrir. Il m'a répondu : « Toi, un bâtard, qui n'as rien au monde, penses-tu, sije « voulais te démentir, qu'aucune opinion qu'on eût pu « se former de ta probité, de ta vertu, de ton mérite, pût « suffire pour donner confiance en tes paroles ? Ehl non , « ce que je voudrais nier (et je nierais ceci, dusses-tu « me montrer précisément tel que je suis) tournerait à « mon gré contre toi ; j'imputerais tout à tes sugges- « tions, à tes complots, à tes damnables artifices : il fau- « drait que tu parvinsses à rendre les gens imbéciles, « pour les empêcher de penser que les avantages que tu « dois tirer de ma mort ont été un aiguillon actif et «' puissant pour t'engager à la chercher. »
GLOGESTER. — Scélérat endurci et consommé! Désa- vouerait-il son écriture? — Je ne l'ai jamais engendré. — Écoutez, voici la trompette du duc : j'ignore pourquoi il vient. — Je vais faire fermer tous les ports. — Le scélérat n'écl;appera pas : il faut bien que le duc m'accorde cette grâce. — D'ailleurs je vais envoyer son signalement au loin et au près, afin que dans tout le royaume on puisse le reconnaître. — Et toi, mon loyal et véritable fils, je vais m' occuper de te rendre apte à posséder mes biens.
(Entrent Cornouailles^ Régane, suite.)
GORNOtJAiLLEs. — Eh bien I mon noble ami, depuis un instant seulement que je suis arrivé ici, j'ai appris d'étranges nouvelles.
RÉGANE. — Si elles sont vraies, de toutes les vengeances
44 LE ROI LEÀK.
qui peuvent atteindre le coupable, il n'en est point qui égale son crime. Mais comment vous trouvez -vous, seigneur?
GLOCESTER. — Oh! madame, mon vieux cœur est brisé, il est brisé 1
RÉGANE. — Qiioil le filleul de mon père attenter à vos jours ! celui que mon père a nommé ! votre Edgar !
GLOCESTER.— Oh ! madame, madame, ma honte vou- drait le cacher.
RÉGANE. — Ne vivait-il pas en compagnie de ces liber- tins de chevaliers qui composent la suite de mon père ?
GLOCESTER.— Je n'en sais rien, madame. C'est trop mal, trop mal, trop mauvais !
EDMOND. — Oui, madame, il était avec eux.
RÉGANE. — Je ne m'étonne plus de ses méchantes incli- nations. C'est eux qui l'auront engagé à se défaire de ce vieillard, pour avoir à dépenser et à dissiper ses reve- nus. Ce soir j'ai été bien instruite sur leur compte par ma sœur, et j'ai pris mes mesures. S'ils viennent pour séjourner dans ma maison, ils ne m'y trouveront point.
coRNOUAiLLEs. — ^Ni moi non plus, Régane, je t'assure. Edmond, j'apprends que vous avez rempli envers votre père le rôle d'un fils.
EDMOND. — C'était mon devoir, seigneur.
GLOCESTER. — Il a mis au jour les projets de ce misé- rable; il a même reçu la blessure que vous voyez, en cherchant à se saisir de lui.
CORNOUAILLES. — Lc poursuit-ou ?
GLOCESTER.— Oui, mon bon seigneui\
CORNOUAILLES. — S'il est arrêté, il n'y a plus à craindre aucun mal de sa part. Faites-en ce que vous voudrez, et employez-y mon autorité comme il vous plaira. — Quant à vous, Edmond, qui venez de faire éclater si hautement votre vertu et votre obéissance, vous serez à nous. Nous avons grand besoin de caractères sur qui l'on puisse reposer une entière confiance; et d'abord nous nous emparons de vous.
ACTE ir, SCKNE II. 45
EDMOND. — Je VOUS Servirai fidèlement, seigneur, quoi qu'il arrive ^
GLOGESTER. — Je remercie pour lui Votre Grâce.
coRNouAiLLEs. — Vous ne savez pas pourquoi nous sommes venus vous voir?
RÉGANE. — A cette heure extraordinaire, cherchant notre chemin sous l'œil ténébreux de la nuit? — Noble Glocester, ce sont des affaires de quelque importance, et sur lesquelles nous pouvons avoir besoin de vous con- sulter. Notre père nous a écrit, et notre sœur aussi, sur quelques différends, et j'ai pensé qu'il valait mieux répondre de tout autre lieu que de notre maison. Leurs divers messagers attendent ailleurs nos dépêches. Mon bon vieux ami, reprenez courage, et donnez-nous vos utiles conseils dans l'affaire qui nous occupe et qui demande d'être promptement décidée.
GLOGESTER. — Madame, disposez de moi : Vos Seigneu- ries sont les très-bienvenues.
(lis sortent.)
SCÈNE II
iDevant le château de Glocester. Entrent KENT et OSWALD, de différents côtés.
oswALD. — Je te souhaite le bonjour*, Tami. Es-tu de la maison?
KENT. — Oui.
osv^ALD. — Où pourrons-nous mettre nos chevaux?
KENT. — Dans le bourbier.
OSWALD. — Je t'en prie, si tu m'aimes, dis-le-moi.
KENT. — Je ne t'aime pas.
OSWALD. — A la bonne heure, je ne m'en soucie guère.
KENT. — Si je te tenais dans le parc de Lipsbury', je t'obligerais bien à t'en soucier.
* However élse.
* Good daicning, (bon point du jour.) Il y a en anglais des souhaits pour toutes les heures du jour.
3 Les commentateurs ignorent ce qu'était ce parc dç Lipsbury.
46 LE ROÏ LEAR.
oswALD.— Et pourquoi me traites-tu ainsi? Je ne te connais pas.
KENT. — Et moi, compagnon, je te connais.
OSWALD. — Et pour qui me connais-tu?
KENT. — Pour un fripon, un bélître, un mangeur de restes^ un vil et orgueilleux faquin , un mendiant , habillé gratis*, à cent livres de gages; un drôle aux sales chausses de laine, un poltron, une espèce qui porte ses querelles devant le juge; un délié fripon de bâtard*, officieux, soigneux; un coquin qui hérite d'un coffre, un gredin qui serait entremetteur par manière de bon service, qui n'a en lui que de quoi faire un maraud, un pleutre, un lâche, un pendard^; le fils et héritier d'une chienne dégénérée, et que je ferai geindre à coups de fouet si tu t'avises de nier la moindre syllabe de ce que j'ajoute à ton nom.
OSWALD. — Quelle étrange espèce d'homme es-tu donc, de venir accabler d'injures quelqu'un qui ne te connaît pas et que tu ne connais pas?
KENT.. — Et toi, quel effronté valet es-tu donc, de dire que tu ne me connais pas? Est-ce qu'il s'est passé deux jours depuis que je t'ai pris aux jambes et que je t'ai battu en présence du roi? — ^L'épée à la main, fripon. Il est nuit, mais la lune brille : je vais te tailler en soupe au clair de la lune. L'épée à la main, indigne canaille de bâtard*; l'épée à la main. (il tire son épée.)
OSWALD. — Laisse-moi, je n'ai rien à démêler avec toi,
KENT. — Tirez donc, gredin. Vous venez apporter des lettres contre le roi, et prenez le parti de mademoiselle Vanité ^ contre son royal père. L'épée à la main, drôle,
* Three suited (qui a trois habits complets). Tout porte à croire que cette expression, presque toujours injurieuse, s'applique aux gens de livrée, à qui l'usage, dans les grandes maisons, pouvait être de donner trois habillements complets par an. Edgar, dans sa feinte folie, se vante d'avoir été"un homme de service, serving maUf et d'avoir possédé three suits.
• Whoreson,
• A panda/Tf un entremetteur.
* Whoreson cullionly harhermonger,
» Allusion à certains personnages des moralités où les vices ci les vertus étaient personnifiées.
ACTE II, SCÈNE II. 47
OU je vais taillader vos mollets de telle façon. . L'épée à la main, gredin , à la besogne.
oswALD. — Au secours 1 au meurtre! au secours!
KENT, en le frappant, — Pousse donc , lâche ; tiens ferme, gredin, tiens ferme, franc misérable; frappe donc.
OSWALD.— Au secours! au meurtre ! à l'assassin!
(Entrent Edmond, Cornouailles , Régane, Glocester et des domeitiquefl.)
EDMOND. — Eh bien! qu'est-ce? Séparez-vous!
KENT. — Avec vous, mon petit bonhomme, si cela vous convient; je vous en montrerai. Avancez, mon jeune maître.
GLOCESTER. — Dcs épées, des armes? De quoi s'aglt-il?
coRNOUAiLLEs.— Arrêtez, sur votre vie. — Si quelqu'un frappe un coup de plus, il est mort. — De quoi s'agit-il?
RÉGANE.— C'est le messager de notre sœur et celui du roi.
CORNOUAILLES. — Quellc cst la cause de votre querelle? Parlez.
OSWALD.— Je puis à peine respirer, seigneur.
KENT.— Cela n'a rien d'étonnant; votre valeur a telle- ment fait rage! Lâche coquin, la nature te renie, c'est un tailleur qui t^a fait !
coRNOUAiLLES.-^Tu es un singulier corps. Un tailleur faire un homme I
KENT.— Oui, seigneur, un tailleur : un tailleur de pierres ou un peintre ne l'aurait pas si mal fait, n'eût-il mis que deux heures à l'ouvrage.
CORNOUAILLES. — Mals répoudcz donc : comment s'est élevée cette querelle?
OSW^ALD. — Seigneur, ce vieux brutal dont j'ai ménagé la vie par considération pour sa barbe grise...
KENT. — Toi, bâtard! Z dans l'alphabet M zéro en
* Thouwhoreson zedi Thou unneocessary letterl Le », qu'en an- glais on avait supprimé en beaucoup d'endroits, était devenu un symbole d'inutilité.
48 LE Ror leau.
chiffre ! — Monseigneur, laissez-moi faire ; je vais piler en mortier ce saie vilain, et j'en replâtrerai les murs d'un cabinet.— J^par^ner ma barbe grise! toi, espèce de pierrot?
coRNouAiLLEs. — Paix, iusolcut. Brutal coquin, ne savez- vous pas le respect...
KENT. — Si fait, seigneur; mais la colère a ses privi- lèges.
CORNOUAILLES . — Et pourquoi es-tu en colère ?
KENT. — ^De ce qu'un misérable comme celui-là a une épée quand il n'a pas d'honneur. Ces drôles à la face riante, semblables aux rats, rongent les saints nœuds qui sont serrés pour les pouvoir délier; ils caressent toutes les passions révoltées dans le cœur de leurs maî- tres; ils apportent au feu de l'huile, de la neige aux froi- deurs glacées; ils renient, affirment, et tournent leur bec d'alcyon à tous les vents et à toutes les variations de l'humeur de leurs maîtres, n'ayant, comme le chien, d'autre instinct que de suivre. — La peste sur ton visage d'épileptique I Penses-tu rire de mes discours comme de ceux d'un fou? Oison que tu es, si je te tenais dans la plaine de Sarum, je te ramènerais devant moi en criant jusqu'aux marais de Camelot.
CORNOUAILLES.— Eh quoi ! es-tu fou, vieux bonhomme ?
GLocESTER. — Comment s'est élevée cette querelle ? Explique- toi?
KENT. — Il n'y a pas plus d'antipathie entre les con- traires qu'entre moi et ce coquin.
CORNOUAILLES.— Pourquoi l'appelles -tu coquin? quel est son crime?
KENT. — Sa figure ne me plaît pas.
CORNOUAILLES. — Ni la mienne peut-être, ni celle de Glocester et de Régane?
KENT. — Seigneur, je fais profession d'être un homme tout uni : j'ai vu dans mon temps de meiDeures figures que je n'en vois sur les épaules actuellement devant mes yeux.
CORNOUAILLES. — Ce scra quelque gaillard qui, loué une fois pour la rondeur de ses manières, a depuis affecté une insolente rudesse, et qui se force à un personnage
ACTE II, SCÈlJE IK 49
tout à fait difiérent de ses façons naturelles.— * II ne sait pas flatter, lui ; c'est un honnête homme, tout franc ; il faut qu'il dise la vérité : si elle est bien reçue, tant mieux; si elle déplaît, c'est un homme tout uni... » — Oh ! je connais ces drôles-là : sous leur rondeur ils cachent plus de ruses et des desseins plus pervers que vingt sots faiseurs de révérences attentifs à déployer l'exactitude de leur civilité.
KENT. — Seigneur, en bonne foi, dans la pure vérité, avec la permission de votre présence auguste, dont l'in- fluence, comme les feux rayonnants dont se couvre le front flamboyant de Phébus...
coRNOUAiLLES.— Que veux-tu dire par là?
KENT. — ^C'est pour changer de style, puisque le mien vous déplaît si fort.— Je sais, seigneur, que je ne suis pas un flatteur ; celui qui vous a trompé avec l'accent de la franchise était un franc fripon, et c'est pour ma part ce que je ne ferai point, dussé-je y être convié par la crainte d'encourir votre ressentiment.
CORNOUAILLES. — En quoi Tavez-vous offensé?
oswALD. — Jamais en rien. Dernièrement il plut au roi son maître de me frapper sur un malentendu : alors celui-ci se mit de la partie, et, flattant sa colère, me prit aux jambes par derrière, et lorsque je fus à terre, m'in- sulta, m'injuria, et se donna tellement les airs d'un homme de courage, qu'il se fit honneur et s'attira les éloges du roi, pour s'être attaqué à un homme qui cédait lui-même ; et, tout fier de ce redoutable exploit, il est venu tirer Tépée contre moi ! . KENT. — Il n'y a pas un seul de ces fripons, de ces pol- tix)ns-là, près de qui Ajax ne soit un imbécile.
CORNOUAILLES. — Qu'ou apporte les ceps. Vieux coquin d'entêté, vénérable vantard, nous vous apprendrons...
KENT. — Seigneur, je suis trop vieux pour apprendre. Ne faites pas apporter des ceps pour moi ; je sers le roi ; c'est lui qui m'a envoyé vers vous ; et c'est rendre peu de respect et montrer une trop audacieuse malveillance à la personne auguste de mon maître, que de mettre son envoyé dans les ceps.
60 LE ÎIOT LEAR.
coRNOtiAiLLEs.— Qu'on apporte les ceps.— Cojnme j'ai vie et honneur, il y restera jusqu'à midi.
RÉGANE.— Jusqu'à Hildi? Jusqu'à la ni^it, seigneur, et toute la nuit aussi.
KENT. — Eh quoi! madame, si j'étais le chien de votre père, vou^ ne me traiteriez pas ainsi.
RÉGANE. — Mais pour son coquin, moQ cher, je n^y manquerai pas.
.CpRNopAiLLES.— C^est tout à fait ]m drôle de l'espèce de ceux dont npus parie notre sœur. — Allons^ qu'on apporte les ceps.
(On apporte des ceps.)
aLOCESTER.— Pe^f^^tte^-moi de prier Votre Altçsse de n'en pas agir ainsi. Sa faute esj; gy^nde, et ]§ bpu roi son maître saura Tei; piinjr; m^i^ Ja peii^e que vpug voulez lui faire subir ne s'applique qii'Aux petite ïarcijiis et. aux délits vulgaires des misérables les plus vils et les plus méprisés. Le roi prendrait ^lirement en mauvaise part que ypi|s Veussie? j^sse.z peu çqnsidièré d^s la personne ^e spn messager poijr mettre ceUji-ci dans les ceps.
coRNOUAiLLEs. — Je le prends sur mpi.
RÉGANE.— Et ma sœur pourrait trouver bieu plus mau- vais qu'un de ses gentilhommes eût été insulté, attaqué, parce qu'il exécutait les ordres dont elle Ta chargé. — Allons, entravez-lui les jambes. (Au duc.) — Venez, mon bon seigneur, allons.
(On met Kent dans les ceps. — Hégaue et Cornouailles sortent.)
GLOCESTER.— J'en suis bien fâché pour toi, mon ami : c'est la volonté du duc, et tout le monde sait qu'il ne faut pas chercher à l'adoucir ni à le retenir. Mais j'in- tercéderai pour toi.
KENT. — N'en faites rien, seigneur, je vous prie. J'ai veillé, j'ai beaucoup marché ; je vais dormir quelque temps, et puis je sifflerai : la fortune d'un honnête homme peut sortir de ses talons. Je vous souhaite le bonjour.
ACTE II, SCÈNE III. 51
, GLOCESTER.—Leduc est à blâmer en ceci : on prendra mal la chose.
(Il sort.)
KENT. — Bon roi, tu vas, suivant le proverbe populaire, quitter la bénédiction du ciel pour la chaleur du soleil*. — Approche-toi, flambeau de "ce globe inférieur, afin qu'à tes rayons vivifiants je puisse lire cette lettre. — Les miracles n'apparaissent presque jamais qu'aux malheu- reux. Je le vois, c est de Gordélia : elle a été fort heu- reusement instruite de ma marche mystérieuse. — Elle trouvera moyen d'intervenir dans ces monstrueux désor- dres, et s'occupe à remédier aux pertes qui ont été faites. —Je me sens excédé de fatigues et de veilles : profitez- en, mes yeux appesantis, pour ne pas voir cette hon- teuse demeure. — Fortuné, bonsoir; souris encore une fois, et fais tourner ta roue. (ii »'endort.)
SCÈNE m
Une pf-rti^ de la bruyère.
Entre EDGAR.
EDGAR. — J'ai entendu qu'on proclamait mon nom, et bien heureusement le creux d'un arbre m'a dérobé à leur poursuite. Il n'y a plus un port libre, pas un lieu où l'on n'ait placé des soldats, et où la plus extraordi- naire vigilance n'épie l'occasion de me saisir. Tandis que je puis encore m'échapper, je veillerai à ma conserva- tion.—Il me vient dans l'idée de me déguiser spug la forme la plus ^bjeote et la plus pauvre par où la misère, au mépris de l'homme, l'ait jamais rapproché de la brute. Je souillerai mon visage de fange, je m'.envçj[op- perai }es reins d'une co]iiverture, jp nouerai mes cbeyieux
* Thou out ofheaven^s henediction comest
To the warm suriy Vieux dicton qui répond à celui-ci ; « Tombgy de Charjrbd* eu Scylla,
52 LE ROI LEAR.
en tampons*, et ma nudité exposée aux regards affrontera les vents et la rage des cieux. J*ai pour exemple à me (ionner crédit dans la campagne ces mendiants de Bed- lam * qui, avec des hurlements, enfoncent dans les ulcères de leurs bras nus engourdis et morts des épin- gles, des morceaux de bois pointus, des clous et des brins de romarin, et par ce^ hideux spectacle soutenu quelquefois par des blasphèmes forcenés, quelquefois par des prières , extorquent les aumônes des petites fermes, des pauvres misérables villages, des bergeries, des moulins : « le pauvre Turlupin ', le pauvre Tom ! » Encore est-ce quelque chose : en restant Edgar, je ne suis plus rien. (il sort.)
SCÈNE rv
Devant le château de Glocester. KENT dan.ç les ceps. Entrent LEAR, LE FOU, UN GENTIL- HOMME.
LEAR.— Il est bien étrange qu'ils soient partis de chez eux sans me renvoyer mon messager.
LE GENTILHOMME. — D'après co quej'ai appris, la veille au soir, ils n'avaient aucun projet de s'éloigner.
KENT. — Salut à mon noble maître.
LEAR, — Gomment I te fais-tu un divertissement de la honte où je te vois?
KENT.— Non, mon seigneur.
LE FOU. — Ah ! ah ! vois donc : il a là de vilaines jarre- tières*! On attache les chevaux par la tête, les chiens
* €Elf aUmy hairs inknot, » proprement j'cnsorcclïerot mes che- veux comme les fées ensorcellent les crins des chevaux.
* Ces sortes de mendiants, qui se disaient échappés de Bed- lam, étaient connus en Angleterre sous le nom d'Abraham men.
' Poor Turly gocd. Warburton regarde ce mot comme une cor- ruption de Turlupin. LesTurlupins étaient une confrérie de men- diants qui se répandirent en Europe au xiv« siècle, et que l'on a considéré tantôt comme des sectaires, tantôt comme des vaga- bonds.
* Cruel garters, jeu de mots entre cruel garters (cruelles jarre- tières) et crewel garters (jarretières de laine).
ACTE II, SCÈNE IV. o3
et les ours par le cou, les singes par les reins, et les hommes par les jambes : quand un homme a de trop bonnes jambes, on lui met des chausses de bois.
LEAR. — Quel est celui qui s'est assez mépris sur la place qui te convient pour te mettre ici?
KENT. — C'est lui et elle, votre fils et votre fille.
LEAR. — NonI
KENT. — Ce sont eux.
LEAR. — Non, te dis-je !
KENT. — Je vous dis que oui.
LEAR. — Non, non, ils n'en auraient pas été capa- bles!
KENT. — :Si vraiment, ils Font été.
LEAR.— Par Jupiter, je jure que non !
KENT. — Par Junon, je jure que oui !
LEAR. — Ils ne l'ont pas osé, ils ne l'ont pas pu, ils n ont pas voulu le faire.— C'est plus qu'un assassinat que de faire au respect un si violent outrage. — Explique-moi promptement, mais avec modération, comment, venant de notre part, tu as pu mériter, ou comment ils ont pu t'iniliger ce traitement.
KENT. — Seigneur, lorsqu'arrivé chez eux je leur eus remis les lettres de Votre Majesté, je ne m'étais pas encore relevé du lieu où mes genoux fléchis leur avaient témoigné mon respect, lorsqu'est arrivé en toute hâte un courrier suant, fumant, presque hors d'haleine, et qui leur a haleté les salutations de sa maîtresse Gone- rille : sans s'embarrasser d'interrompre mon message, il leur a remis des lettres qu'ils ont lues sur-le-champ ; et, sur leur contenu, ils ont appelé leurs gens, sont promp- tement montés à cheval, m'ont commandé de les suivre et d'attendre qu'ils eussent loisir de me répondre : je n'ai obtenu d'eux que de froids regards. Ici j'ai rencon- tré l'autre envoyé dont l'arrivée plus agréable avait, je le voyais bien, empoisonné mon message : c'est ce même coquin qui dernièrement s'est montré si insolent envei-s Votre Altesse. Plus pourvu de counige que de raison, j'ai mis l'épée à la main. Il a alarmé toute la maison par ses lâches et bnivantes clameurs. Votre fils et votre fille ont
54 LE ROI L£AR.
jugé qu'uûe telle faute méritait la honte que vous me voyez subir,
LE FOU. — L'hiver n'est pas encore passée si les oies sauvages volent de ce côté.
Le père qui porte des haillons
Rend ses' enfants aveuglés ;
Mais le père qui porte la bourse
Verra ses enfants affectionnés.
La Fortune, cette insigne prostituée,
Ne tourne jamais sa clef pour le pauvre.
De tout cela tu recevras dé tes filles autant de douleurs * que tu pourrais en compter pendant une année.
LEAR. — Oh I comme la bile se gonfle et monte vers mon cœur! Hystericapassî6*\ amertume que je sens s'élever, redescends; tes éléments sont plus bas. — Où est cette fille?
KENT. — Là-dedans, seigneur, avec le comte.
LEAR. — Ne me suivez pas, restez ici.
(II sort.)
LE GENTiLHOiXfME. — N'avoz-vous poiut commis d'autre faute que celle dont vous venez de parler?
KENT. — Aucune. Mais pourquoi le roi vient-il avec une suite si peu nombreuse ?
LE FOU. — Si Ton t'avait inis dans les ceps pour cette question, tu l'aurais bien mérité.
KENT.— Pourquoi, fou?
LE FOU.— Nous t'enverrons a Técole chez la fourmi; pour t'apprendre qu'on ne travaille pas l'hiver. — Tous ceux qui suivent la direction de leur nez sont conduits par leurs yeux, excepté les aveugles ; et il n'y a pas un nez sur vingt qui ne puisse sentir ce qui puè.— Quand
1 Le même jeu de mot que dans la Tempête entre dolours et dollars.
» Lear se sert ici des mots mother, hysterica passio . La première de ces deux expressions était le nom populaire, la seconde, lè nom savant de la maladie hystérique , qu'on regardait dans les deux sexes comme la source de toutes les maladies Hysté- riques, hystéries, en anglais, veut encore dire rnaiw df nerfr.
ACTE II, SCÈNE IV. 85
une grande roue descend en roulant le long de la mon- tagne, iàche prise, de peur, en la suivant, de te rompre le cou : mais quand la grande roue remonte la monta- gne, laisse-toi tirer après elle. Quand un sage te donnera un meilleur conseil, rends-ipoi le mien : je voudrais que ce conseil ne fût suivi que des gredins, puisque c'est un fou qui le donne.
Celui, monsieur, qui sert et cherche son intérêt Et né suit que pour la forme, Pliera bagage dès qu'il commencera à pleiivoir ; Et te laissera eipôàé 5 l'ôrâgè ; Mais je demeurerai : le fou restei'a Et laissera le sage è'enfuir, Gredin dévient le fôù qui ig'ëtif dit ; Mais ce û'ést pas un fou que le gredin, pardieu *.
KENT. — Où as-tu appris tout cela, fb^ ? LE FOU.— Ce n'est pas dans les ceps^ fou.
(Rentre Lear avec Glocester.)
LEAR. — Refuser de me parler! Us sont malades^ ils sont fatigués^ ils ont voyagé rapidement toute la nuit... — Purs prétextes où je vois la tévoltë et l'abandon.-^ Rapportèz-moi une meilleure réponse.
GLOCESTER. -^Mon cher maître^ vous connaissez lé ca-
* The kftave turns fdol; that runs away
The foôî no hnave^ perdy.
Le sens naturel de ces deux vers parait cônfraîre à celui qu'on lui a donné dans la traduction ; mais ce dernier sens a |)aru de beaucoup,, et avec raison, le plus vraisemblable aux commenta- teurs ; en sorte qu'ils ont été tous d'avis qu'il devait y avoir alté- ration du texte, et qu'il fallait au moins changer ainsi le premier vers :
The fool tvrns knave, thàt runs atDay.
Mais peut-être l'irrégularité de langage qui se fait remarquer dans le Roi Lear dispense-t-elle de recourir à une altération du texte; du moins est-il certain que c'est en conservant la con- struction des deux vers anglais qu'on a pu leur donner un sens contraire à celui qu'ih paraissent d'abord présenter,
56 LE ROI LEAR.
ractère violent du duc, combien il est inébranlable et obstiné dans ses propres idées.
LEAR.— Vengeance, peste, mort, confusion!— Violent? Qu'est-ce que c'est que cela?— Allons?— Glocester, Glo- cester, je voudrais parler au duc de Gomouailles et à sa femme.
GLOCESTER.— Eh I mou bon seigneur, je viens de les en informer.
LEAR. — Les en informer? Me comprends-tu, homme?
GLOCESTER. — Oui, mou bon seigneur.
LEAR.— Le roi voudrait parler à Cornouailles. Le père chéri voudrait parler à sa fille ; il exige d'elle son obéis- sance. Sont-ils informés de cela?— Par mon sang et ma vie ! violent? le duc violent? dites à ce duc si colère.... — Mais non, pas encore ; il se pourrait qu'il fût indisposé. La maladie a toujours négligé tous les devoirs auxquels est soumise la santé : nous ne sommes plus nous-mêmes quand la nature accablée commande à Tâme de souffrir avec le corps. Je veux me calmer, et j'ai à me reprocher, dans l'impétuosité de ma volonté, d'avoir pris un état , d'indisposition et de maladie pour l'homme en santé, pour une complète santé. Malédiction sur mon état! — Mais pourquoi est-il lé.? (Montrant Kent,)— Une telle action me donne lieu de penser que ce départ du duc et d'elle est un subterfuge. — Rendez-moi mon serviteur. — Va, dis au duc et à sa femme que je veux leur parler à pré- sent, à l'heure même. — Ordonne-leur de sortir et de venir m' entendre; ou bien je vais battre la caisse à la porte de leur chambre, jusqu'à ce qu'elle réponde : En- dormis dans la mort.
GLOCESTER. — Jo voudrais voir la bonne intelligence entre vous.
(Il sort.)
LEAR. — Oh I... las! ô mon cœur! comme mon cœur se soulève!... mais à bas!
LE FOU. — Il faut lui dire, noncle, comme la cui- sinière* aux anguilles qu'elle mettait vivantes dans
i The cochiey. Les commentateurs, on ne sait pourquoi, ont
ACTE II, SCÈNE IT. 57^
la pâte ; elle les frappait d'un bâton sui* la tête , en criant : A bas, polissonnes! à bas! C'était le frère de celle- là qui, par grand amour pour son cheval, lui mettait du beuiTe dans son foin.
(Entrent Cornouailles, Régane, Glocester, des domestiques.)
LEAR. — Bonjour à tous deux. coRNOUAiLLES.— Salut à Votro Seigneurie. RÉGANE. — Je suis joyeusc de voir Votre Altesse.
(On met Kent en liberté.)
LEAR. — Régane, jexrois que vous Têtes, et je sais la raison que j'ai de le croire. Si tu n'étais pas joyeuse de me voir, je ferais divorce avec le tombeau de ta mère, où ne reposerait plus qu'une adultère. — {A Kent,) Ah! vous voilà libre? Nous parlerons de cela dans quelque autre moment.— Ma bien-aimée Régane, ta sœur est une indi- gne : ô Régane, elle a attaché la dureté aux dents aiguës ici, comme un vautour (montrant son cœur) ; à peine puis-jete parler... Non, tu ne pourras pas le croire, de quel caractère dépravé.... 0 Régane !
RÉGANE. — Je vous en prie, seigneur, modérez-vous. J'espère que vous ne savez pas apprécier ce qu'elle vaut plutôt que de la croire capable de manquer à ses de- voirs.
LEAR. — Comment cela?
RÉGANE. — Je ne puis penser que ma sœur eût voulu manquer le moins du monde à ce qu elle vous doit : s'il est arrivé, seigneur, qu'elle ait i^iis un frein à la licence de vos chevaliers, c'est par de telles raisons et dans des vues si louables qu'elle ne mérite pour cela aucun re- proche.
LEAR. — Ma malédiction sur elle !
RÉGANE. — Ahl seigneur, vous êtes vieux; la nature, en vous, touche au dernier terme de sa carrière ; vous de- vriez vous laisser conduire et gouverner par quelque personne prudente, qui comprit votre situation mieux
paru très-embarrassés du sens de ce mot cochney^ auquel on donne en général la signification du mot badaud; autrefois il paraît s'être pris dans le sens de cuisinier ^ marmiton.
.58 LE KOI LËAB.
que vous-même. Aip^si donc, je vous prie de retourner vers ma sœur, et de lui dire que vous avez eu tort envers elle.
LEAR. — Moi , lui demander son pardon ! voyez donc comme cela conviendrait à la famille ! {Il se met à ge- noux,) « Ma chère fille, j'avoue que je suis vieux; la « vieillesse est inutile ; je vous demande à gQuoux de « vouloir bien m'accorder des vêtements, un lit et ma « nourriture. »
RÉ&ANE. — Cessez^ mon bon seigneur; c'est là un badi- nage peu convenable. Retournez chei ma 9œur*
LEAR $6 /evan^ 7- Ja.mai&,Régane. Elle m'a privé de la moitié de ma suite; elle m'aregardé d'im air sombre, et de sa jangue, semblable à celle du serpent, ;ra\a blessé jus- qu'au fond du cœur. Que tous les trésors de la vengeance du ciei tombent sur sa tête ingrate ! Vents qui saisissez les sens, frappez de. paralysie ses jeunes os.
coRNOUAiLLES. — Fi ! seigueur I fi!
LEAR. — Eclairs agiles, lancez pour les aveugler vos flammes dans ses yeux . dédaigneux ; empoisonnez sa beauté,, vapeurs que du fond çles marais aspire le puis- sant soleil, pour tomber sur elle et flétrir son org[ueiI !
RÉGANE. — 0 dieux bienheureux 1 vous m'en souhaiterez autant quand vos accès vous prendront.
LEAR. — Non, Régane, jamais tu n'auras ma malédic- tion : ton cœur palpitant de tendresse ne t'abandonnera jamais à la dureté ; ses yeux sont farouches ; mais les tiens consolent et ne brûlent pas. Il n'est pas dans ta na- ture de me reprocher mes plaisirs, de diminuer ma suite, de contester avec moi d'un ton d'emportement, de ré- duire ce que tu me dois, et enfin d'opposer des verrous à mon entrée. Tu connais mieux les devoirs de la na- ture, les obligations des enfants, les règles de la cour- toisie, les droits de la reconnaissance : tu n'as pas oublié la moitié de inon royaume que je t'ai donnée.
RÉGANE.— Mon bon seigneur, au fait.
(On entend une trompette derrière le théâtre.)
LEAR. — O^i ^ lï^îs mon serviteur dans les ceps? (Entre Oswftld.)
ACTE II, SCÈNE IV. 89
coRNouAiLLEs. — Quellë est cette trompette ?
RÉGANE. — Je la Reconnais, c'est celle de ma sœur. Sa lettre m'apprenait en effet qu'elle serait bientôt ici. — Votre maîtresse est-elle arrivée ?
Lear, regardant rintendant, — Voilà un esclave qui se revêt à peu de frais d'un orgueil fondé èur là fragile fa- veur de sa maîtresse.— Hors d'ici, valet, loin dé ma pré- sence.
CORNOUAU.LES.— Que vcut dire Votre Seigneurie?
LEAR. — Qui a mis mon serviteur dans les ceps? Ré- gane, je me flatte que tu n'en as rien su. {Entre Gonerîlle,) — Qui vient ici? — 0 ciéux, si vous aimez les vieillards, si votre douce autorité recommande l'obéissance, si vous- mêmes vous êtes vieux, faites de ceci votre cause ; faites descendre votre puissance sur la terre, et prenez mon parti. {A Gonerille,) — Tu n'as pas tonte de voir cette barbe?— 0 Régane I lui prendrâs-tu la main?
GONERILLE. — Eh I pourqùoi ne prendrait-elle pas ma main, seigneur? Quelle offense ai-je commise? N'est pas offense tout ce que l'indiscrétion tourne de cette manière, tout ce que le radotage peut nommer ainsi.
LEAR. — 0 mes flancs, vous êtes trop solides! Pourquoi ne rompez-vous pas? — Gomment se fait-il qu on ait mis un de mes gens dans les ceps?
CORNOUAILLES. — C'est moi , seigneur^ qui Ty ai fait mettre. Ses sottises ne méritaient pas à beaucoup pfôs tant d'honneur.
LEAR. — C'est vous, vous qui l'avez fait?
RÉGANE. — Je vous eu prie, mon père, puisque vous êtes faible, prenez-en votre parti. — Si, jusqu'à l'expiratloii de votre mois, vous voulez retourner chez ma sœur et demeurer avec elle, en congédiant la moitié de vos geûs, v^nez ensuite chez moi : je n'y suis point à présent, et n'ai pas fait les prèparatifis nécessaires pour vous recevoir.
LEAR.— Retourner chez elle, et cinquante de mes che- valiers congédiés ! Non, j'abjure plutôt les toits, et je préfère m'exposer à la haine des vents ; je deviendrai le compagnon du loup et de la chouette !— Poignan- tes étreintes de la nécessité!— Retourner chez elle!
60 LE ROI LEAR.
Quoi! on obtiendrait aussi bien de moi de me prosterner devant le trône de ce bouillant roi de France, qui a pris sans dot notre plus jeune fille , et de solliciter comme un écuyer une pension pour soutenir ma pauvre vie ! Retourner chez elle ! Que ne me persuades-tu plutôt d'être l'esclave, la bête de somme (montrant Oswald) de ce valet détesté.
GONERiLLE. — A votro choix, seigneur....
LEAR. — Je t'en prie, ma fille, ne me fais pas devenir fou. Je ne veux pas te déranger, mon enfant. Adieu, nous ne nous rencontrerons plus, nous ne nous reverrons plus. Mais cependant tu es ma chair, mon sang, ma fille ; ou plutôt tu es une maladie engendrée dans ma chair, et que je suis obligé d'appeler mienne ; tu es un abcès, un ulcère douloureux, une tumeur enflammée, produit de mon sang corrompu. — Mais je ne veux pas te faire de reproches : que la honte tombe sur toi quand il lui plaira; je ne l'appelle pas. Je n'invoque pas les coups de Celui qui porte le tonnerre ; je ne fais point de rap- ports contre toi à Jupiter, notre juge suprême. Corrige- toi quand tu le pourras, deviens meilleure à ton loisir; je puis prendre patience : je puis rester chez Régane, moi et mes cent chevaliers.
RÉGANE. — Non, il n'en peut être tout à fait ainsi, sei- gneur. Je ne vous attendais pas encore, et je n'ai rien préparé pour vous recevoir comme il convient. Prêtez Toreille aux propositions de ma sœur. Ceux dont la rai- son est capable de modérer votre passion doivent pren- dre leur parti de songer que vous êtes vieux, et qu'ainsi. . . Mais elle sait bien ce qu'elle fait.
LEAR. — Est-ce là bien parler?
RÉGANE.— J'ose le soutenir, seigneur. Quoi! cinquante chevaliers, n'est-ce pas assez? Qu'avez-vous besoin d'un plus grand nombre, ou même d'en avoir autant, s'il est vrai que l'embarras, le danger, tout parle contre une suite si nombreuse? Comment, dans une seule et même maison, tant de personnes soumises à deux maîtres peu- vent-elles vivre en bonne intelligence? Cela est bien dif- ficile, cela est impoesible. i
ACTE II, SCÈNE IT. 61
60NERILLE. — Eh quoil seigneur, ne pourriez-vous pas être servi par ceux qui portent le titre de ses serviteurs ou par les miens?
RÉGANE. — Eh! pourquoi pas, seigneur? S'il leur arri- vait de se relâcher à votre égard, nous saurions y mettre ordre. Si vous voulez venir chez moi, car je commence à entrevoir un danger, je vous prie de n'en amener que vingt-cinq : je n'ai point de place ni d'attention à donner à un plus grand nombre.
LEAR.— Je vous ai tout donné....
RÉGANE. — Et vous Tavcz donné à temps.
LEAR. — Je vous ai fait mes gardiennes, mes déposi- taires, mais j'ai mis la réserve de me faire suivre par un nombre de chevaliers. Quoi! je n'en pourrais amener chez vous que vingt-cinq? Régane, est-ce vous qui Tavez dit?
RÉGANE. —Et qui -le répète, seigneur : pas un de plus chez moi.
LEAR. — Les méchantes créatures se présentent encore à nous sous un aspect favorable, quand il s'en trouve de plus méchantes qu'elles : c'est avoir quelque titre aux éloges que de n'être pas ce qu'il y a de pis. (A Gonerille.) — J'irai chez toi. Tes cinquante sont le double de vingt- cinq : tu as le double de sa tendresse.
GONERILLE. — Ecoutcz-moi , mou seigneur : qu'avez-vous besoin de vingt-cinq personnes, de dix, de cinq, pour vous suivre dans une maison où deux fois autant ont ordre de vous servir? . RÉGANE. — Qu'avez-vous même besoin d'une seule ?
LEAR. — Ne calcule pas le besoin : le plus vil mendiant a du superflu dans ses plus misérables jouissances. N'ac- corder à la nature que ce que la nature demande pour ses besoins, c'est mettre la vie de l'homme à aussi bas prix que celle des bêtes. Tu es une grande dame. Eh quoi! si la magnificence consistait seulement à se tenir chaudement, la nature a- t-elle besoin de ces vêtements magnifiques que tu portes, et qui peuvent à peine te
tenir chaud? Mais quant aux vrais besoins —Ciel!
donne-moi patience; c'est de patience que j'ai besoin.
62 It ËOl LEAR.
Vous rae voyez ici, ô dieux! un pauvre vieillard, aussi comblé de douleurs que d^anuées, misérable par tous les deux I Si c'est vous qui excitez le cœur de ces filles contre leur père, ne m'abaissez pas au point de le suppor- ter patiemment ; animez-moi d'une nqjDle colère. Oh ! ne soutTrez pas que des pleurs, armes des femmes, souillent mpn visage d'homme! — ^Non, sorcières dénaturées, je tirerai de vous une telle vengeance, que le monde entier saura.... — Je ferai dételles choses.... Ce que ce sera, je ne le sais pas encore; mais ce sera l'épouvante de la terre . —Vous croyez que je pleurerai ; non , je ne pleurerai pas. J'ai Wen amplement de quoi pleurer; mais ce cœur éclatera par cent mille ouvertures ayant que je pleure. —0 fou, je perdrai la raison !
(Sortent Lear, Glocester, Kent et le fou.)
coRNOUAiLLES — Rotirons-nous ; il va faire de l'orage. (On entend dans le lointain le bruit du tonnerre.)
RÉGANE.— Cette maison est petite ; le vieillard et sa suite ne peuvent s'y loger commodément.
GONERiLLE.— C'est sa propre faute; il a quitté de lui- même le lieu où il pouvait être tranquille : il faut qu'il porte la peine de sa folie.
RÉGANE. — Pour lui personnellement, je le recevrai avec plaisir ; mais pas un seul de ses serviteurs.
GONERiLLE. — C'cst aussi mou intention.— Mais où es^ lord Glocester ?
CORNOUAILLES. — Il a suivi le vieillard. — Mais le voilà qui revient.
(Glocester rentre.)
GLOCESTER. — Le roi est dans une violente fureur.
CORNOUAILLES.— Où Va-t-il ?
GLOCESTER.— Il ordoune qu'on monte à cheval, mais il veut aller je ne sais où.
CORNOUAILLES. — Le mioux est de lui céder; il se con- duira lui-même.
GONERILLE. — Milord, ne le pressez nullement de xester.
GLOCE^TER.— Hélas \ la nuit approche ; un vent glacé agite violemment les airs, à plusieurs milles aux envi- rons à peine se trouve- t-il un buisson.
ACTE n, SCÈNE IV. 63
RÉGANÊ. — Oh ! seigneur ! il faut bien que les hommes opiniâtres reçoivent quelques leçons des maux qu'ils se sont attirés à eux-mêmes. Fermez vos portes. Il a avec lui une suite de geps djéterminés à tout ; |apile à tromper comme il Test, la sagesse nous ordonne de redouter ce qu'ils pourraient obtenir de sa colère.
coRNOUAiLLEs. —Fermez vos portes, milord. — Il fera mauvais temps cette nuit ; fl?|L chère Régane est de bon conseil : mettons-nous àTabri de l'orage.
(Us sortent.)
FIN DU «ECP»» ACTE.
ACTE TROISIÈME
SCÈNE I
Une bruyère. — On entend le bruit d'un orage accompagné de tonnerre et d'éclairs.
KENT BT UN GENTILHOMME se rencmtrant.
KENT. — Qui est ici malgré le mauvais temps? '
LE GENTILHOMME. — Un hommc dont rame est, comme le temps, pleine d'agitation.
KENT. — Ah! je vous reconnais. Où est le roi?
LE GENTILHOMME. — Luttant coutro les éléments irrités, il conjure les vents de précipiter la terre dans les flots, ou de soulever les vagues gonflées au-dessus de leurs ri- vages, afin que les choses changent ou s'anéantissent. Il arrache ses cheveux blancs que les tourbillons impé- tueux, dans leur aveugle rage, saisissent et font aussitôt disparaître. De toutes les forces de cet étroit univers renfermé en lui-même, il insulte aux vents et à la pluie qui se combattent dans tous les sens. Dans cette nuit horrible où Tourse même, épuisée de lait par ses petits, demeure dans sa tanière; où le lion et le loup, au ventre vide, tiennent leur fourrure à sec, il court tête liue, et appelle toutes les chances de la mort.
KENT. — Mais qui est avec lui ?
LE GENTILHOMME. — Personuo quo son fou, qui tâche, par des bouffonneries, de distraire son cœur navré d'in- jures.
KENT. — Je vous connais, monsieur, et, sur la foi de mon discernement, j'ose vous confier ime affaire d'un bien cher intérêt. Il y a de la mésintelligence entre les ducs d'Albanie et de Gornouailles, quoiqu'elle se cache
ACTE III, SCÈNE I. 05
encore sous le voile d'une dissimulation réciproque : ils ont (et qui n'en a pas parmi ceux que la supériorité de leur étoile a placés sur le trône et dans la grandeur?), ils ont des serviteurs non moins dissimulés qui servent à la France d'espions et de miroirs intelligents de notre situation, ce qu'on a vu des aversions ou des manœuvres secrètes des deux ducs, ou la dureté avec laquelle ils se sont gouvernés à l'égard du bon vieux roi, ou quelque chose de plus profond dont tout ceci n'est que l'appa- rence extérieure. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'une armée envoyée par la France va entrer dans ce royaume divisé. Déjà les ennemis, profitant sagement de notre négligence, se sont assuré un accès secret dans quel- ques-uns de nos meilleurs ports, et sont sur le point de déployer ouvertement leurs bannières. — Voici mainte- nant ce que j'ai à vous dire : Si j'ai pu vous inspirer assez de confiance pour vous y rendre promptement; vous trouverez une personne qui recevra avec reconnais- sance le récit fidèle des outrages désespérants et déna- turés dont le roi a sujet de se plaindre. Je suis un gentil- homme bien né et bien élevé ; et c'est parce que je vous connais et me fie à vous que je vous propose cette mis- sion.
LE GENTILHOMME. — Nous cu reparlerons.
KENT.— Non, c'est assez de paroles. Afin de vous prou- ver que je suis beaucoup plus que je ne parais, ouvrez cette bourse et prenez ce qu'elle contient. Si vous voyez Cordélia, et soyez certain que vous la verrez, montrez- lui cet anneau; vous saurez d'eUe quel est celui que vous avez eu pour compagnon, et que vous ne connaissez pas encore.— Infâme tempête I je vais chercher le roi.
LE GENTILHOMME. — Dounez-moi votre main. N'avez- vous plus rien à me dire ?
KENT. — Peu de mots, mais au fait plus importants que tout le reste : veuillez bien prendre ce chemin, je vais suivre celui-ci. Le premier de nous deux qui trouvera le roi en avertira l'autre par un cri.
(Ils sortent.)
66 LE ROÏ LEAR.
SCÈNE II
La tempête redouble. LEAR, LE FOU.
LEAR*— Soufflez, veut», jusqu'à ce que vos joues en crèvent. Ouragans, cataractes, versez vos torrents jusqu'à ce que vous ayez inondé nos clochers, noyé leurs coqs I Feux sulfureux , rapides comme la pensée , bruyants avant-coureurs des coups de foudre qui brisent les chê- nes, venez roussir mes cheveux blancs « Et toi, tonnerre, qui ébranles tout, aplatis le globe du monde, brise tous les moules de la nature, disperse d'un seul coup tous les germes qui produisent l'homme ingrat 1
LE FOU.— 0 nonole, de l'eau bénite de cour dans une maison bien sèche vaut mieux que cette eau de pluie quand on est dehors. Bon noncle, rentrons et implorons la bonne volonté de tes filles. Voilà une nuit qui n'a pitié ni du fou, ni du sage.
LEAR.— Gronde tant que t^s entrailles y pourront suf- fire. Éclate, feu ! jaillis, pluie ! la pluie, le vent, le ton- nerre, les feux, ne sont point mes filles; éléments, je ne vous accuse point d'ingratitude ; je ne vous ai point appelés mes enfants ; vous ne me devez point de sou* mission : laissez donc tomber sur moi votre horrible
ÎJaisir : me voici votre esclave, un pauvre et faible Vieil- ard infirme, méprisé. Mais non, je vous traiterai de lâches ministres, vous dont les armées sont venues des hauts lieux de leur naissance 8,'unir à deux filles détes- tables, contre une tête aussi vieille et aussi blanche que la mienne. — Oh ! oh I cela ost odieiix I
LE FOU. — Celui qui a une maison pour y mettre sa tête a une tête bien garnie.
Celui qui veut avoir une femme
Avant que sa tête ait une maison,
Perdra et tête et tout ;
Ainsi se sont mariés beaucoup de mendiants.
ACTE III, SCENE II. 67
Celui qui fait pour son orteil Ce qu'il devrait faire pour son cœur. Criera bientôt misère des cors aux pieds £t changera son stommeil en veilles.
C5ar il n'y a jamais eu une belle femme qui n'ait fait la grimace devant la glace.
(Entre Kent.) •
LEAR, au /bw.— -Non, je veux être un modèle de toute patience ; je ne dirai plus rien.
KENT. — Qui est là?
LE FOU. — Une seigneurie et un malotru, c'est-à-dire, un sage et un fou*
KENT. — Hélas ! seigneur, vous voilà donc I Rien de ce qui aime la nuit n'aime de pareilles nuits. Les cieux en colère ont effrayé jusqu'aux hôtes errants des ténèbres, et les forcent à se tenir dans leurs cavernes. Depuis que je suis un homme, je ne me souviens pas d'avoir vu de telles nappes de feu, d'avoir entendu d'aussi effroyables éclats de tonnerre, de telles plaintes, de tels mugisse- ments du vent et .de la pluie* La nature de l'homme n'en saurait supporter ni les souffrances ni les terreurs.
LEAR. — Que les dieux puissants, qui font naître au- dessus de nos têtes cet épouvantable tumulte, distin- guent en ce moment leurs ennemis ! Tremble, toi, misé- rable qui renfermes dans ton sein des crimes ignorés qui ont échappé à la verge de la justice; cache-toi, main sanglante; et toi, parjure; et toi, hypocrite, qui du masque de la vertu as couvert un inceste. Tremble et meurs de peur, scélérat, qui, en secret et sous d'honora- bles semblants, as dressé des pièges à la vie de l'homme. Forfaits soigneusement enveloppés, déchirez le voile qui vous cache et demandez grâce à ces voix terribles qui vous appellent. — Moi, je suis un homme à qui l'on a fait plus de mal qu'il n'en a fait.
KENT. — Hélas I tête nue? Mon bon maître, tout près d'ici est une hutte ; elle vous prêtera quelque abri contre la tempête. Allez vous y reposer, tandis que moi je vais retourner à cette dure maison, plus dure que la pierre
68 LE ROI LEAR.
de ses murailles, et qui tout à l'heure, quand je vous ai demandé, m'a refusé l'entrée ; et je forcerai la main à son îivare hospitalité.
LEAR. — Ma raison commence à revenir. — Viens, mon enfant ; comment te trouves-tu, mon enfant? As-tu froid ; j'ai froid aussi. Où est cette paille, mon ami? Que la né- cessité est étrangement habile à nous rendre précieuses les choses les plus viles! — Montrez-moi votre hutte. — Pauvre fou, pauvre garçon, j'ai encore dans mon cœur une place qui souffre pour toi.
LE FOU. Celui qui a un petit peu de bon sens Doit recevoir en chantant le vent et la phrie, Et se contenter de sa situation, Car la pluie tombe tous les jours.
LEAR. — Oui, tu as raison, mon bon garçon. Allons, conduisez-nous à cette hutte.
(Lear et Kent sortent.)
LE FOU. — Voilà une honnête nuit pour rafraîchir une courtisane. Il faut qu'avant de m'en aller je fasse une prédiction.
Quand les prêtres auront plus de paroles que de science ; Quand les brasseurs gâteront leur bière avec de l'eau ; Quand les nobles donneront des idées à leurs tailleurs; Quand les hérétiques ne seront plus brûlés, mais bien ceux
qui suivent les filles; Quand tous les procès seront bien jugés; Qu'il n'y aura pas d'écuyers endettés, Ni de chevaliers pauvres ;
Quand les langues ne répandront plus la médisance; Que les coupeurs de bourses ne chercheront plus la
foule ; Que les usuriers compteront leur or en plein champ ; Que les entremetteurs etles prostituées bâtirontdes églises;
Alors le royaume d'Albion
Tombera en grande confusion,
ACTE 111, SCÈNE 111. 69
Alors viendra le temps, qui vivra verra. Où l'usage sera de marcher sur ses pieds.
Merlin fera un jour cette prédiction^ car je vis avant lui.
(Il sort.)
SCÈNE III
Une salle du château de Glocester. Ew^ren* GLOCESTER, EDMOND.
GLOCESTER. — Hélas I hélas! Edmond, cette conduite dénaturée me déplaît. Quand je leur ai demandé la per- mission d'avoir pitié de lui, ils m'ont interdit l'usage de ma propre maison; ils m'ont défendu, sous peine de leur éternel ressentiment, de leur parler de lui, de solliciter pour lui, et de le soulager en rien.
EDMOND.— Cela est bien cruel et dénaturé !
GLOCESTER. — AUcz, ue ditcs rien : il y a une mésintelli- gence entre les deux ducs ; il y a pis encore. J'ai reçu cette nuit une lettre.... Il serait dangereux seulement d'en parler.... J'ai enfermé la lettre dans mon cabinet. Le roi va être vengé des injures qu'il souffre en ce mo- ment. Déjà une armée est en partie débarquée. Il faut nous attacher au roi. Je vais le chercher et le consoler en secret. Vous, allez entretenir le duc, pour qu'il ne s'aperçoive pas de mes charitables soins. S'il me de- mande, je suis malade et je suis allé me coucher. — Quand j'en devrais mourir, et Ton ne m'a pas menacé de moins que cela, il faut que je secoure le roi mon vieux maître. — Il va arriver quelque chose d'extraordinaire, Edmond; je vous en prie, soyez circonspect.
(Il sort.)
EDMOND, — En dépit de toi, le duc va être instruit à l'heure même de cette courtoisie, et de cette lettre aussi. Ce sera, ce me semble, assez bien mériter de lui, et j'y dois gagner tout ce que va perdre mon père ; oui, tout, sans exception : les jeunes gens s'élèvent quand les vieux s'en vont.
;il sort.)
70 LE KOI LEAR.
SCÈNE IV
Un© partie de la bruyère où l'on voit une hutte,— L'orage continue.
Entrent LEAR, KENT, LE FOU.
KENT. — Voici l'endroit, mon seigneur. Mon bon sei- gneur, entrez : une nuit si rigoureuse passée en plein air est trop rude pour les forces de la nature.
LEAR.— Laisse-moi tranquille.
KENT. — Mon bon maître, entrez.
LEAR. — Veux-tu briser mon cœur?
KENT. — Je briserais plutôt le mien. Mon bon seigneur, entrez.
LEAR.— Tu crois que c'est grand'chose que cette tem- pête mutinée qui nous pénètre jusqu'aux os. C'est beau* coup pour toi ; mais là où s'est fixée une plus grande douleur, une moindre se fait à peine sentir. Tu cher- cherais à éviter un ours ; mais si ta fuite te conduisait vers la mer en furie, tu reviendrais affronter Tours en face. Quand Tâme est libre, le corps est délicat ,• mais la tempête qui agite mon âme ne laisse à mes sens aucune autre impression que celles qui se combattent au dedans de moi. — L'ingratitude de nos enfants!.... n'est-ce pas comme si ma bouche déchirait ma main pour lui avoir porté la nourriture? Mais je punirai bientôt. — Non, je ne veux plus pleurer. — Par une nuit semblable, me mettre à la porte ! — Verse tes torrents, je les supporterai. — Dana une nuit semblable I — 0 Régane î Gonerillé ! votre bon vieux père, dont le cœur sans méfiance vous a tout donné I— Oh ! c'est de ce côté qu'est la folie ; évitons-le, n'en parlons plus.
KENT. — Mon bon seigneur, entrez ici.
LEAR. — Je te prie, entre toi-même; et cherche tes aises. Cette tempête ne me laisse pas le temps de m'ar- rêter sur des choses qui me feraient bien plus de mal.-— Cependant je vais entrer. (Au /bt*.)— Va, mon enfant, entre le premier. — Va, indigence sans asile! — Allons,
ACTE 111, SCÈNE IV. 71
entre donc. Je vais prier, et je dormirai après. {Le fou entre,) — Pauvres misérables privés de tout, quelque part que vous soyez, qui endurez les coups redoublés de cet orage impitoyable, comment vos têtes sans abri, vos flancs vides de nourriture, vos haillons ouverts de toutes parts, se défendront- ils contre des temps aussi cruels? Ah ! je n'ai pas pris assez de soin de cela I Orgueil somp- tueux, viens essayer de ce remède; expose-toi à sentir ce que sentent les malheureux, afin d'apprendre à leur jeter tout ton superflu, et à nous montrer les cieux plus justes.
EDGAR, derrière le théâtre. — Une brasse et demie, une brasse et demie ! Le pauvre Tom I
LE FOU, sortant de la hutte avec précipitation. — N'en- trez pas, noncle ; il y a là un esprit. Au secours ! au secours !
KENT.— Donne-moi ta main. Qui est là I
LE FDD. — Un esprit, un esprit : il dit qu'il s'appelle le pauvre Tom.
KENT. — Qui es-tu, toi qui es là à grommeler dans la paille? Sors.
(Entre Edgar vêtu comme un fou.)
EDGAR. — Va-t'en ; le malin esprit me suit. A travei-s l'aubépine piquante souffle le vent froid. Hum ! va à ton lit tout froid, et réchauffe-toi.
LEAR.— As- tu donné tout à tes deux filles? en es-tu ré- duit là?
EDGAR. — Qui donne quelque chose au pauvre Tom, que le malin esprit a promené à travers les feux et les flammes, à travers les gués et les tourbillons, sur les marais et les étangs? Il a mis des couteaux sous son oreiller, des cordes sur son banc, et de la mort aux rats prés de sa soupe. Il Ta rendu orgueilleux de monter un cheval bai qui trottait sur des ponts de quatre pouces de large, pour courir après son ombre qu'il prenait pour un traître. — Dieu te conserve tes cinq sens. — Tom a froid ; oh I oh ! oh I oh ! euh I euh 1 — Que le ciel te préserve des ouragans, des astres malfaisants et des rhumatismes, —faites quelque charité au pauvre Tom que tourmente
72 LE ROI LEAR.
le malin esprit. Oh! si je pouvais le tenir ici, et là, — et là, — et encore là, — et puis encore là!
(La tempête continue.)
LEAR. — Quoi ! ses filles Tont-elles réduit à cette extré- mité?—N'as- tu pu rien garder? leur as-tu donné tout?
LE FOU. — Non, il s'est réservé une couverture ; autre- ment nous aurions tous honte de le regarder.
LEAR. — Puissent tous les fléaux que, dans les airs flot- tants, une fatale destinée tient suspendus sur les crimes des hommes, se précipiter aujourd'hui sur tes filles !
KENT. — Il n'avait pas de filles, seigneur.
LEAR. — Par la mort ! traître ! rien dans le monde que des filles ingrates ne pouvait réduire la nature à ce point de dégradation. Est-ce donc la coutume aujour- d'hui que les pères chassés trouvent si peu de pitié pour leur corps ? — Juste châtiment ! c'est ce corps qui a en- gendré ces filles de pélican.
EDGAR. — PiUicock* était sur la montagne de Pillicock. Holà ! holà ! hoé ! hoé !
LE FOU.— Cette froide nuit fera de nous tous des fous et des frénétiques.
EDGAR.— Garde-toi du malin esprit; obéis à tes parents; garde loyalement ta foi ; ne jure point ; ne commets point le péché avec celle qui a promis à un autre homme la fidélité d'épouse ; ne donne point de vaine parure à ta maîtresse. — Tom a froid.
LEAR. — Qui étais-tu?
EDGAR.— Un homme de service, vain de cœur et d'es- prit : je frisais mes cheveux, je portais des gants à mon chapeau*; je servais les ardeurs de ma maîtresse, et commettais avec elle l'acte de ténèbres. — Je proférais autant de serments que de mots, et je me parjurais à la face débonnaire du ciel. J'étais un homme qui s'endor-
* Nom d'un démon. Edgar en nommera encore plusieurs autres, qu'on reconnaîtra sans qu'il soit nécessaire de l'indiquer.
2 On portait à son chapeau ou le gant qu'on avait reçu de sa maîtresse, ou celui qu'un ennemi vous avait jeté comme. un gage de combat. Probablement les domestiques des grandes maisons imitaient en cela les manières de leurs maîtres.
ACTE III, SCÈNE IV. 73
mait dans des projets de volupté, et se réveillait poui* les exécuter. J'aimais passionnément le vin, les dés avec ardeur ; et quant aux femmes, j'avais plus de maîtresses qu'un Turc : faux de cœur, Toreille crédule, la main sanguinaire, pourceau pour la paresse, renard pour la ruse, loup pour la voracité, un chien dans ma rage, un lion pour saisir ma proie. Ne permets pas que le bruit d'un soulier ou le frôlement de la soie livre ton pauvre cœur aux femmes. Tiens ton pied éloigné des mauvais lieux, ta main des collerettes*, ta plume des livres des préteurs, et défie le malin esprit. — Mais toujours à tra- vers l'aubépine soufîle la bise aiguë. Elle fait mun... zuum.,. Ah! non, nenni, dauphin, mon garçon, cesse, laisse-le passer*.
(L'orage continue.)
LEAR. — Tu serais mieux dans ton tombeau qu'ici le corps nu en butte à toutes ces violences du ciel. L'homme est-il donc si peu de chose que cela? Considérons-le bien. — Tu ne dois point de soie aux vers, de peaux aux bêtes sauvages, de parfums à la civette. — Ah ! trois de nous ici sont déguisés ; toi, tu es la chose comme elle est. L'homme réduit à lui-même n'est autre chose qu'un pauvre animal nu, fourchu comme toi. — Loin de moi, apparences empruntées ; allons, défaites-vous.
(Il arrache ses habits.)
LE FOU. — Noncle, je te prie, calme-toi; c'est une mau- vaise nuit pour y nager. Maintenant un peu de feu dans une plaine sauvage ressemblerait bien au cœur d'un
4 Plackets,
a Ah no nonny^ dolphin my hoy, my boy sessa; let him trot hy. Jar- gon mêlé d'anglais et de français : c'est le refrain d'une vieille ballade, où l'on suppose que, dans un combat entre les Anglais et les Français, le roi de France ne se souciant pas d'exposer à des hasards trop difficiles la valeur de'son fils le dauphin, lui cherche un adversaire dont il puisse triompher facilement. Tous les che- valiers qui se présentent successivement sur le champ de bataille lui paraissent trop forts, et chaque fois il répète le refrain. Enfin il ne trouve pas de meilleur expédient que de faire tenir sur les pieds, à l'aide d'un arbre, un mort contre lequel il envoie le dau- phin exercer sa prouesse.
74 LE MOI LliAR.
vieux débauclié; uue légère étincelle, et le rente du corps glacé. — Regardez, regardez; voici un feu qui marche.
EDGAR.— Oh! c'est le malju esprit Flibbertigibbet; il commence sa course à l'heure du couvre-feu, et rôde jusqu'au premier chant du coq : c'est de lui que viennent la taie et la cataracte ; il fait loucher les yeux et donne le beç-de-^lièvre ; il jette la nielle sur le froment et endommage le pauvre enfant de la terre.
Saint Wiihold parcourut trois fois la plage ;
Il rencontra le cauchemar et ses neuf lutins ;
Il lui ordonna de rentrer en terre,
Et lui en fit jurer sa foi.
Et décampe, sorcière, décampe.
KENT. — Comment se trouve Votre Seigneurie? (Entre Glocester avec un flambeau.)
LEAR. — Quel est cet homme ?
KENT.— Qui est-là? que cherchez-vous?
aLOGESTEK. — Qui êtes- vous? vos noms?
EDGAR.— Le pauvre Tom , qui mange la grenouille nageuse, le crapaud, le têtard, le lézard de murailles et le lézard d'eau. Quand le malin esprit fait rage, il mange, dans la furie de son cœur, la bouse de vache en guise de salade; il avale le vieux rat et le chien jeté dans le fossé; il boit le manteau verdâtre des eaux stagnantes; il est chassé à coups de fouet de district en district; il est mis dans les ceps, puni, emprisonné; lui qui a eu jadis trois habits sur son dos, six chemises à son corps, un cheval entre ses jambes et une épée à son côté.
Mais les souris et les rats, et tout ce menu gibier,
Ont été la nourriture de Tom depuis sept longues années.
Prenez garde à cehii qui est auprès de moi. — Paix, Smolkin; paix, démon.
GLOGESTER.-^Quoi! Yotrc Seigneurie n'a pas meilleure compagnie?
EDGAR. — Le prince des ténèbres est gentilhomme : on rappelle Modo et Mahu.
ACTE 111, SCÈNJi IV. 75
GLOCESTER. — Seigneur, notre chair et notre sang se sont tellement pervertis, qu'ils prennent en haine ceux qui les ont engendrés.
EDGAR. — Pauvre Tom a froid.
GLOCESTER. — Vouez avcc moi; mon devoir ne peut me permettre d'obéir en tout aux ordres cruels de vos filles. Quoiqu'elles m'aient enjoint de fermer les portes de ma maison, et de vous laisser à la merci de cette cruelle nuit, je me suis pourtant hasardé à venir vous chercher, pour vous conduire dans un lieu où vous trouverez du feu et des aliments.
LEAR. — Laissez-moi d'abord ra'entretenir avec ce phi- losophe.— Quelle est la cause du tonnerre?
KENT. — Mon bon maître, acceptez son offre, rendez- vous dans cette maison.
LEAR.— J'ai un mot à dire à ce savant Thébain. — Quelle est votre étude?
EDGAR. — D'échapper au malin esprit et de tuer la vermine.
LEAR. — Laissez-moi vous dire un mot à part.
KENT, à Glocester, — Pressez-le encore une fois de venir, milord; sa raison commence à se troubler.
GLOcpsTER. — Peux-tu Ic blâmer ? ses filles veulent sa mort. — Ah! ce brave Kent, il avait bien prédit qu'il en serait ainsi. Pauvre banni î Tu dis que le roi devient fou. Ami, je te dirai que je suis presque fou moi-même. J'avais un fils que j'ai proscrit de mon sang : dernière- ment, tout dernièrement il a cherché à m'assassiner. Je l'aimais, mon ami : jamais un père n'aima plus chère- ment son fils. Pour te dire la vérité, le chagrin a affaibli ma raison.— Quelle nuit! (^4 Lear.) — Je conjure Votre Seigneurie...
LEAR. — Oh! je vous demande pardon. — ^Noble philo- sophe, honorez-moi de votre compagnie.
îEDGAR. — Tom a froid.
GLOCESTER, à Edgar, — Va, l'ami. A ta hutte; va t'y réchauffer.
LEAR. — Allons, entrons-y tous.
KENT. — C'est par ici, seigneur.
76 LE ROI LEAR.
LEAR. — Avec lui : je veux rester avec mon philo- sophe.
KENT. — Mon bon seigneur, calmez-le; laissez prendre cet homme avec lui.
GLOCESTER.— Emmeuez-lo.
KENT, à Edgar, — Allons, l'ami, viens avec nous*
LEAR. — Venez, bon Athénien.
GLOCESTER. — Silouce ! silence ! chut !
EDGAR.
Le jeune chevalier Roland vint à la tour ténébreuse; Il disait toujours, û I foh ! fum! Je sens ici le sang d'un Breton.
(Ils sortent.)
SCÈNE V •
Un appartement du château de Glocester. Entrent CORNOUAILLES, EDMOND.
coRNOUAiLLES. — Je Serai vengé avant de quitter sa maison.
EDMOND. — Mais, seigneur, je pourrai être blâmé d'avoir ainsi fait céder la nature à la fidélité : je m'effraye \m peu de cette pensée.
CORNOUAILLES. — Je vois maintenant que ce n'était pas uniquement le mauvais naturel de votre frère qui le por- tait à en vouloir à la vie de son père, mais que les vices de celui-ci ont provoqué la condamnable méchanceté de Tautre.
EDMOND. — Que ma destinée est cruelle, qu'il faille me repentir d'être juste I — Voici la lettre dont il m'a parlé, et qui prouve ses intelligences avec le parti qui sert les intérêts de la France. Ohl cieuxl s'il avait été possible que cette trahison n'existât pas ou ne fût pas découverte par moi !
CORNOUAILLES. — Suivez-moi chez la duchesse.
ACTE III, SCÈNE VI. 77
EDMOND.— Si le contenu de cette lettre est véritable, vous avez de grandes affaires sur les bras.
coRNOUAiLLEs. — Faux OU vpai, il t'a fait comte de Glo- cester. Découvre où peut être ton père, afin que je n'aie qu'à le faire prendre.
EDMOND, à par^— Si je le trouve assistant le roi, cette circonstance augmentera encore les soupçons. (Haut.) — Je continuerai de vous être fidèle, quoique j'aie un rude combat à soutenir entre vous et la nature.
CORNOUAILLES. — ^Va, je mets toute ma confiance en toi, et mon affection te rendra un meilleur père.
(Ils sortent.)
SCÈNE VI
Une chambre dans une ferme joignant au château. Entrent GLOCESTER, LEAR, KENT, LE FOU bt EDGAR.
GLOCESTER.— Il fait meilleur ici qu'en plein air : sachez- m'en quelque gré. Je vais vous fournir autant que je pourrai les moyens de rendre ceci plus commode. Je ne vous quitte pas pour longtemps.
KENT. — Toutes les puissances de la raison ont cédé en lui à la violence du chagrin. — Que le ciel récompense votre bonté.
(Glocester sort.)
EDGAR.— Frateretto m'appelle : il me dit que Néron joue du triangle dans le lac de ténèbres*. Priez, inno- cents, et gardez-vous du malin esprit.
LE FOU. — Noncle, dis-moi, je t'en prie, un fou est-il noble ou roturier?
LEAR. — C'est un roi, c'est un roi.
LE FOU.— Non, c'est un roturier qui a pour fils un gen- tilhomme ; car c'est un fou que le roturier qui consent à voir devant lui son fils gentilhomme.
* Selon Rabelais, c'est du violon que Néron joue en enfer et Trajan du triangle.
78 LE HOI LEAH.
LKAR. — Il m'en faut faire venir mille avec des broches rôugies au feu qui siffleront Contre etix.
EDGAR. — Le malin esprit me mord dans le dos.
LE FOU.— Il est fou celui qui se fie à la douceur d'un loup apprivoisé, à la santé d'un cheval, à l'amitié d'un jeune homme et au serment d^une prostituée.
LEAR. — Cela sera ; je vais les sommer de comparaître à l'instant. — {A Edgar,) Viens, assieds-toi là, très-savant justicier. — (Au fou,) Et toi, sage seigneur, assieds-toi là. — Eh bien! traîtresses...
EDGAR. — Voyez comme 11 reste là, comme il fixe ses yeux ardents... Désires-tu des spectateurs à ton procès, madame?...
Viens à moi en traversant le ruisseau, Bessy,
LE FOU.
Elle a une fente à son bateau,
Et ne peut pas dire
Pourquoi elle n'ose venir à toi.
EDGAR. -^Le malin esprit poursuit le pauvre Tom avec la voix d'un rossignol. Hopdance crie dans le ventre de Toin pour avoir deux harengs blancs. Cesse de croasser, ange noir ; je n'ai rien à manger pour toi.
KENT, à Lear. — Eh bien I comment vous trouvez-vous, seigneur? Ne demeurez pas ainsi dans la stupeur. Vou- lez-vous vous coucher et reposer sur ces coussins?
LEAR.— Voyons d'abord leur procès. — Q^i'on amène les témoins. (.4 Edgar.)— Toi, juge en robe, prends ta place; et toi qui es accouplé avec lui au joug de l'équité, prends siège à ses côtés. (A Kent.) — Vous êtes de la commission; assseyez-vous aussi.
EDGAR*— Procédons avec justice.
Dors-tu ou veilles-tu, gentille pastourelle? Tes brebis sont dans le blé. Un souffle seulement de ta petite bouche, Et tes brebis sont préservées de mal.
Pouff ! le chat est gris !
ACTE III, SCÈNE VI. ' 79
léau.— Gîtez d'abord celle-ci ; c'est (jonerille. J'afBrme ici par serment , devant Cette honorable assemblée , qu'elle à chassé à coups de pied le pauvre roi son père.
LÉ Foù. — Avancez, maîtresse; votre nom est-il Gonerllle?
LÊAH.-^Elle ne peut pas le désavouer.
LE FOU. — ^Je vous demande pardon ; je vous prenais pour un escabeau.
tEAfi.-^Teûéz, en voici une autre dont les yeux hagards annoncent de quelle trempe est son cœur. Arrétez-la ici : aux armes! aux armes, fer, flamme! — La corrup- tion est entrée ici. — Juge inique, pourquoi Tas-tu laissée échapper?
EDGAR. — Dieu bénisse tes cinq sens !
KENT.— 0 pitié! Seigneur, où est donc maintenant cette patience que vous vous êtes vanté si souvent de conserver?
EDGAR, h part. — Mes larmes commencent à se mettre tellement de son parti, qu*ellês vgnt gâter mon per- sonnage.
LEAR. — Les petits chiens tout comme les autres : voyez, Tray, Blanche, Petit-Cceur ; les voilà qui aboient contre înoî.
EDGAR. — Tom va leur jeter sa tête. — Allez- vous-en, roquets.
Que ta gueule soit blaochô ou noirë^
Que tes deuts empoisonnent quand tu mords,
Mâtin, lévrier, métis hargneux,
Chien oourant ou épagneul* braque ou limier,
Mauvais petit chien à la queue coupée ou la queue en
Tom les fera tous hurler et gémir \ [trompette,]
Car lorsque je leur jette ainsi ma tête,
Les chiens sautent par-dessus la porte et tous se sauvent.
Don don don do. C'est çà. Allons aux veillées, aux foires, aux villes de marché. Pauvre Tom, ta corne est à sec.
LËAR.— Maintenant qu'on dissèque Régane.— Voyez de qnoi se nourrit son cœur. Y a-t-il dans la nature quel-
80 - LE ROI LEAR.
ques éléments qui puissent former des cœurs si durs? {A Edgar,)— Yous, mon cher, je vous prends au nombre de mes cent chevaliers : seulement la mode de votre habit ne me plaît point Vous me direz peut-être que c'est un costume persan ; cependant changez-en.
KENT. — Maintenant, mon bon maître, couchez-vous ici, et prenez un peu de repos.
LEAR. — Point de bruit, point de bruit. Tirez les rideaux ; ainsi, ainsi, ainsi, nous irons souper dans la matinée; ainsi, ainsi, ainsi.
LE FOU. — Et je me coucherai à midi.
(Entre Glocester.)
GLOCESTER. — Approcho, ami. Où est le roi, mon maître?
KENT. — Le voilà, seigneur; mais ne le troublez pas; sa raison est perdue.
GLOCESTER. — Mou bou ami, je te conjure, prends-le dans tes bras : je viens d'entendre un complot pour le mettre à mort. Il y a ici une litière toute prête : porte-le dedans, et conduis-le promptement vers Douvres, ami, où tu trouveras un bon accueil et des protecteurs. Enlève ton maître : si tu diffères seulement d'une demi-heure, lui, toi et quiconque osera prendre sa défense, êtes assu- rés de périr. — Prends-le, prends-le, et suis-moi. Je vais te conduire en peu d'instants au lieu où j'ai tout fait préparer.
KENT. — La nature épuisée s'est assoupie. Le sonmieil aurait pu remettre quelque* baume dans tes organes blessés. Si les circonstances ne le permettent pas, ta guérison sera difficile. (Au fou,) Allons, aide-moi à por- ter ton maître; il ne faut pas que tu restes en arrière.
GLOCESTER. — AUous, allous, partous.
(Sortent Kent, Glocester et le fou, emportant le roi.)
EDGAR.— Quand nous voyons nos supérieurs endurer les mêmes maux que nous, à peine conservons-njous quelque amertume sur nos misères. Celui qui souffre seul souffre surtout dans son âme, en laissant derrière lui des êtres libres et le spectacle du bonheur. Mais l'âme surmonte bien plus facilement la douleur, quand le mal- heur a des compagnons, et que l'on souifre en société.
ACTE III, SCÈNE VIL 84
Oue mes peines me semblent maintenant légères et sup- portables, quand je vois le roi incliné sous le même poids qui me Mt courber. Il a des enfants comme moi j'ai un père. — Tom, pars; sois attentif à ces grands événements, et découvre-toi quand l'opinion trompeuse qui te flétrit de ses injurieuses pensées, détruite à bon droit par tes actions , rapportera son jugement et reconnaîtra ton innocence. Arrive ce qui pourra cette nuit, si du moins le roi se sauve ! — Cachons-nous, cachons-nous.
(Il sort.)
SCÈNE VII
Un appartement du château de Glocester.
Entrent CORNOUAILLES, RÉGANE, GONERILLE, EDMOND, DES DOMESTIQUES.
coRNOUAnj4KS, à Gonerille. — Partez promptement ; allez trouver le duc votre époux, et montrez-lui cette lettre. L'armée française est débarquée. Qu'on cherche ce traître de Glocester.
(Quelques domestiques sortent.)
RÉGANE. — Qu'on le pende à l'instant.
GONERILLE. — Qu'ou lui arracho les yeux.
CORNOUAILLES. — Laisscz-lc à mon ressentiment. — Edmond, accompagnez notre sœur; il ne convient pas que vous soyez témoin de la vengeance que nous sommes obligés de tirer de votre perfide père. Avertissez le duc chez qui vous allez vous rendre de hâter le plus possible ses préparatifs. Nous, nous nous engageons à en faire autant : nous établirons entre nous des courriers rapides et intelligents. Adieu, chère sœur; adieu, comte de Glo- cester. (Entre Oswald.) — Eh bieni où est le roi?
oswALD. — ^Le comte de Glocester vient de le faire par- tir d'ici; trente-cinq ou trente-six de ses chevaliers qui le cherchaient avec ardeur l'ont joint à la porte, et ils sont tous partis pour Douvres avec quelques-uns des gens du comte. Ils se vantent d'y trouver des amis bien armés.
T. V. ^
82 LE ROI LEAR
coRNOtJAîLLEs. — Préparez des chevaux pour votre maîtresse.
GONERiLLE.— Adieu, cher lord; adieu, ma sœur.
(G-onerille et Edouard aortent.)
coRNOtîAiLLEs. — Adleu, Edmond. — Qu'on cherche Je traître Glocester. Garrottez-le comme un voleur, et ame- nez-le devant nous. {Sortent encore quelques domestiques,) — Quoique nous ne puissions pas trop disposer de sa vie sang les formes de la justice, notre pouvoir fera une grâce à notre colère. On peut nous en blâmer, mais non pas nous en empêcher. [Rmtremt les domestiques avec Glo- cester.) Qui vient ici? Est-ce le traître?
RÉGANE. — C'est lui-même. — Fourbe ingrat !
coRNouAiLLEs. — Serrez-Meu ses bras de liège.
GLOCESTER.— Que vieuleut dire Vos Seigneuries? Mes bons amis, considérez que vous êtes mes hôtes; ne me faites point d'indignée traitements, amis.
cûRNOTJAiLLES.-^Liez-le, vou»dis-je.
(Le9 domeftique» 1^ lient.)
RÉGANE. — Ferme, ferme. — OTinfâme traître!
GLOGESTER.^-Impitoyable dame, je ne suis point un traître.
coRNOUAiLLEs.-^Attachez'le à cette chaise.-^Scélérat, tu verras...
(Réçane lui arrache la barbe.)
GLOCESTER.— Par les dieux propices, c'est me traiter bien indignement que de na'arracher ainsi la barbe,
B]é(îANF,,-^L'avoir si bl^-ncbe, et être xm pareil traître !
GLOCESTER,— Méchante dame, ces poils dont tu dé- pouilles mon mçnton s'animeront ppur t'^çcuser. Je suip votre hôte : d^vyie^-vous ainsi d'une maiii déloyale insulter à naa bienveillance hospitalière ? Que préteudeg- vous?
coRNouAiLLES^-^-Voyons, mon geptilhomme; quelles lettres avez- vous dernièrement reçues de Frauçe?
RÉGANE.— Réponà^a^ fraacheçieot, car nous savons la vérité.
coRNouAiLLES. — Quelle intelUgence avez-vous avec les traîtres qui viennent de débarquer dans ce royaume?
ACTE ni, SCÈNE Vil. 83
BÉaANE. — A quelles mains envoyez-vous remettre votre lunatique de roi?
6LocESTER.-T-J'ai teçu une lettre où Ton m'entretient de conjectures : elle me vient d'une personne tout à fait neutre, et non d'aucun de vos enniemis.
coRNouAiLLEs. — Artifice.
RÉGANE. — ^Mensonge.
CORNOUAILLES.— Où as-tu cuvoyé le roi?
GLOCESTER. — A Douvros.
RÉGANE. — ^Pourquoi à Douvres? N'étais-tu pas chargé, sous peine...
CORNOUAILLES.— Pourquoi â Douvres?— Qu'il réponde d'abord à cela,
OLocESTER, — Je suis attaché au poteau ; il me faut sou- tenir l'attaque.
RÉGANE. — ^Pourquoi à Douvres?
GLOCESTER. — Parce que je ne voulais pas voir tes ongles cruels arracher ses pauvres vieux yeux, et ta sœur féroce enfoncer dans sa chair sacrée ses défenses de sanglier. Par une tempête semblable à celle que sa tête nue a supportée pendant cette nuit noire comme l'enfer, la mer soulevée serait allée éteindre et entraîner les feux des étoiles; et cependant son pauvre vieuiç cœur secondait encore la pluie du ciel. — Si dans cette rude nuit les loups avaient hurlé à ta porte, tu aurais dit : « Bon portier, tourne-leur la clef. » — Tout ce qu'il y a de cruel, excepté vous, avait cédé. — Mais je verrai les ailes de la vengeance atteindre de pareils enfants.
coï\NOUAiLLEs.^-»Tu uc le verras jamais. — Vous autres, tenez bien cette chaise. — J'écraserai tes yeux sous mon piedr
(On tient Gloce$ter retenu sur la chaise, tandis que le duc lui arrache un œil et Técrase avec son pied.)
GLOCESTER. — Quo cclui qui espère parvenir à la vieil- lesse me donne quelque secours ! — 0 cruels ! 0 dieux I
RÉGANE. — Un côté se moquerait de l'autre : Tautre aussi*
CORNOUAILLES. — Si tu vois la vengeance..*
UN DES DOMEÇTiQUES. — Arrêtez, seigneur : je vous sers
84 LE ROI LEAR.
depuis mon enfance ; mais je ne vous rendis jamais un plus grand service qu'en vous priant de vous arrêter...
RÉGANE.— Qu'est-ce que c'est, chien que vous êtes?
LE DOMESTIQUE. — Si VOUS porticz barbe au menton, je la secouerais dans cette occasion. — Que prétendez- vous?
CORNOUAILLES. — Quoi ! uu vilaiu qui est à moi!
(Il tire son épée et court sur lui.)
LE DOMESTIQUE. — Eh bien! avancez donc, et subissez les hasards de la colère.
(Ils se battent et le duc est blessé.) RÉGANE, à un autre domestique, — Donne-moi ton épée. — Un paysan tenir tête ainsi I
(Elle se saisit d'une épée et le frappe par derrière.) LE DOMESTIQUE. — Oh! je suis mort! — ^Milord, il vous reste encore un œil pour voir quelque malheur tomber sur lui.
(Il meurt.)
CORNOUAILLES. — De pcur qu'il n'en voie davantage encore, il faut le prévenir. (7/ lui arrache Vautre œil et le jette à terre,)— k terre, vile marmelade; où est mainte- nant ton éclat?
GLOCESTER.— -Plus rien que ténèbres et affliction I Où est mon fils Edmond? — Edmond, allume en toi toutes les étincelles de la nature pour payer cette horrible action.
RÉGANE.— Va-t'en , traître, scélérat! Tu appelles à ton secours celui qui te hait : c'est lui-même qui nous a dévoilé tes trahisons ; il est trop honnête homme pour avoir pitié de toi.
GLOCESTER.— 0 iuscnsé que j'étais ! j'ai donc fait injure à Edgar! Dieux cléments, pardonnez-le-moi, et le rendez heureux.
RÉGANE. — Allez, jetez-le hors des portes, et qu'il flaire son chemin d'ici à Douvres.— Qu'est-ce donc, seigneur? Qu'avez-vous?
CORNOUAILLES. — Je suis blessé. — Venez avec moi, ma- dame.—Qu'on mette dehors ce coquin aveugle. — {Mon- trant le corps du dome^iigwe.) Jetez-moi cet esclave sur le fumier.— Régane, mon sang coule en abondance : cette
ACTE III, SCÈNE VII. 85
blessure est venue mal à propos. Donnez-moi votre bras.
(Il sort en s'appuyant sur le bras de Bégane.) (Les domestiques délient Glocester et le conduisent dehors.)
PREMIER DOMESTIQUE. — Si cet hommo vient à bien, je ne m'embarrasse plus de toutes les méchancetés que je pourrai faire.
SECOND DOMESTIQUE. — Si oUo vit longtemps et à la fin trouve une mort naturelle, toutes les femmes vont deve- nir des monstres.
PREMIER DOMESTIQUE. — Suivous lo vieux comto, et chargeons le mendiant de Bedlam de le conduire où il voudra : la foUe de ce drôle-là se prête à tout.
SECOND DOMESTIQUE. — Va, toi : je vais chercher un peu de filasse et de blanc d'œuf pour mettre sur son visage tout ensanglanté ; et puis, que le ciel ait pitié de lui.
'Ils sortent chacun de leur côté.) i
FIN DU TROISIEME ACTE.
ACTE QUATRIÈME
SCÈNE I
Une vast c&mpagne. EDGAR, seul
EDGAR. — Encore vaut-il mieux être comme je suis, et me savoir méprisé, que d'être à la fois méprisé et flatté. Quand on a vu le pire, au degré le plus abject, le plus sibandonné de la fortune, la vie est toute d'espérance, exempte de crainte : un changement lamentable, c'est celui qui nous fait descendre du mieux ; une fois au pis, nous retournons vers le rire. Sois donc le bienvenu, air insaisissable; je me livre à toi : le misérable que ton souffle a jeté au plus bas ne doit plus rien à tes coups. — Mais qui vient ici? (Entité Glocester conduit par un vieil- lard,) — C'est mon père, bien misérablement accompa- gné. 0 monde, monde, monde ! si tes étranges vicissi- tudes ne nous forçaient pas de te haïr, la vie ne voudrait pas céder au cours des ans.
LE VIEILLARD. — 0 mou bou maître, je suis depuis quatre-vingts ans le vassal de votre père et le vôtre.
GLOCESTER. — Va, va-t'eu, mon bon ami, retire-toi : tes secours ne peuvent me faire aucun bien et pourraient te nuire.
LE VIEILLARD. — ^Hélas ! seigueur, vous ne pouvez pas voir votre chemin.
GLOCESTER. — Je n'ai plus de chemin devant moi ; je n'ai pas besoin d'yeux : je suis tombé lorsque je voyais. Cela se voit souvent que notre moyenne condition fait notre sécurité, et nos privations nous deviennent des
ACTB IV, SCÈNE I. 87
avantages. — 0 mon cher fils Edgar, toi que dévorait le courroux de ton père abusé, si je pouvais seulement vivre assez pour te voir encore en te touchant, je dirais que j'ai retrouvé mes yeux.
LE VIEILLARD.— Je vois quelqu'uu. Qui est là?
EDGAR, à part. — 0 dieux! qui peut dire : Je suis au pis? Me voilà plus mal que je n'ai jamais été.
LE VIEILLARD.— C'est Tom, le pauvre fou.
EDGAR, à part, — Et je puis être plus mal encore. — Le pire n'est point arrivé tant qu'on peut dire ; Ceci est le pire.
LE VIEILLARD. — Où vas-tu, l'ami?
GLOGESTER. — Est-co \m mendiant?
LE VIEILLARD. — Fou ot mendiant aussi.
GLOGESTER.— Il lui rcsto douc uu peu de raison; autre- ment il ne serait pas en état de mendier. Pendant la tempête de la nuit dernière, j'ai vu un de ces malheu- reux, et en le voyant j'ai considéré un homme comme un ver de terre. Mon fils en cet instant m'est venu dans l'esprit, et cependant mon esprit ne lui était guère favo- rable alors. J'ai appris bien des choses depuis! Nous sommes aux dieux ce que sont les mouches aux folâtres enfants : ils nous tuent pour s'amuser.
EDGAR, à part. — Gomment dois-je faire? C'est un mau- vais métier que de faire le fou près du -chagrin, on irrite les autres et soi-même. (Ha/ut*) — Dieu te garde, mon maître.
GLOGESTER. — ^Est-co là co malheurcux tout nu?
LE VIEILLARD. — Oui, soigueur.
GLOGESTER.— Alors, jo t'ou prie, va-t'en. Si pour l'a- mour de moi tu peux nous rejoindre à un ou deux milles d'ici, sur le chemin de Douvres, fais-le en considération de ton ancien attachement, et apporte avec toi quelque chose pour couvrir la nudité de cette pauvre créature que j'engagerai à me conduire.
LE VIEILLARD» — Hélas ! seigucur, il est fou.
GLOGESTER.— C'est Ic Hialheur du temps ; les fous con- duisent les aveugles. Fais ce que je te demande, ou plu- tôt fais ce que tu voudras -, mais surtout va-t'en.
88 LE ROI LEAR.
LE VIEILLARD.— Je vais M apporter le meilleur habit que je possède, arrive ce qui pourra.
(II sort.)
GLOCESTER.— Mon garçou, pauvre homme tout nu.
EDGAR.— Pauvre Tom* a froid. {A part.)— Je ne saurais le tromper plus longtemps.
GLOCESTER. — ^Vieus près de moi, ami.
EDGAR.— Et cependant il le faut encore.— Que le ciel guérisse tes chers yeux ; ils saignent.
GLOCESTER.— Sais-tu le chemin de Douvres?
EDGAR.— Grille ou barrière, grand chemin ou sentier. Le pauvre Tom a été privé de son bon sens ; cinq démons sont entrés à la fois dans le pauvre Tom. Que Thonnête homme soit préservé du malin esprit Obbidicut, le démon de la luxure ; Hobbididance, le prince des muets ; Mahu, le démon du vol ; Modo, celui du meurtre ; et Flibberti- gibbet, celui des contorsions et des grimaces, qui main- tenant possède les femmes de chambre et les suivantes. Sur ce, béni sois-tu, maître.
GLOCESTER.— Tiens, prends cette bourse, toi que les fléaux du ciel ont accablé de tous leurs traits : mon in- fortune va te rendre plus heureux. Dieux, agissez tou- jours ainsi : que celui qui regorge de biens et se nourrit de voluptés, qui met vos commandements sous ses pieds, et ne voit pas parce qu'il ne sent pas, sente promptement votre puissance. Ainsi une juste distribution détruirait l'excès, et chaque homme aurait le nécessaire.— Con- nais-tu Douvres ?
EDGAR. — Oui, maître.
GLOCESTER. — Là s'élèvo un rocher dont la haute tête s'avance et se regarde avec terreur dans la mer retenue à ses pieds ; conduis-moi seulement à la pointe de sa cime, et j'ai sur moi quelque chose d'assez précieux pour te sortir de la misère que tu endures : une fois là, je n'aurai plus besoin de guide.
EDGAR. — Donne-moi ton bras ; le pauvre Tom va te conduire.
Us sortent.)
ACTE IV, SCÈNE II. 89
SCÈNE II
Devant le palais du duc d'Albanie.
Entrent GONERILLE, EDMOND, OSWALD venant à leur rencontre,
GONERILLE. — Soyez le bien arrivé, seigneur. Je m'é- tonne que mon débonnaire époux ne soit pas venu au- devant de nous sur le chemin. (^4 Oswald,)^0\x est votre maître ?
OSWALD. — Il est ici, madame; mais jamais homme ne fut si, changé. Je lui ai parlé de Tarmée qui vient de dé- barquer; il a souri à cette nouvelle. Je lui ai dit que vous veniez ; il m'a répondu : « Tant pis. » Je l'ai informé de la trahison de Glocestj^r et des loyaux services de son fils ; il m'a appelé sot, et m'a dit que je prenais les choses à l'envers. Ce qui devrait lui déplaire lui devient agréa- ble, et ce qui devrait lui faire plaisir Toffense.
GONERILLE, à Edmoud, — En ce cas, vous n'irez pas plus loin. Il est troublé parles pusillanimes terreurs de son esprit qui n'ose rien entreprendre. Il ne voudra pas sentir les injures qui l'obligent à y répondre.— Les vœux que nous formions sur la route pourraient bien s'accom- plir. Retournez, Edmond, vers mon frère ; hâtez la réu- nion de ses troupes, et mettez-vous à leur tête. Il faut que chez moi les armes changent de mains et que je re- mette la quenouille entre celles de mon mari. Ce fidèle serviteur sera notre intermédiaire. Si vous savez oser pour votre propre avantage, vous recevrez probablement sous peu les ordres d'une maîtresse. Portez ceci. (Elle lui donne un gage d'amour,) Epargnez les paroles; baissez la tête.... Ce baiser, s'il osait parler, élèverait ton esprit hors de lui-même. Comprends, et prospère.
EDxMOND.— Tout à vous, jusqu'au sein de la mort.
(Il sort.)
GONERILLE.— Cher, cher Glocesterî Oh! quelle diffé- rence entre un homme et un homme ! C'est à toi qu'ap-
90 LE BOI LEAB.
partiennent les devoirs d'une femme : mon imbécile usurpe mon lit. oswALD. — Madame, voici mon seigneur.
(Il sort.) (Entre Albanie.)
GONERiLLE.— Je valais jadis la peine de m'appeler*.
ALBANIE.— 0 Gonerille, vous ne valez pas la poussière que le vent importun chasse dans votre visage. Votre caractère m'effraye : la nature qui méprise la source d'où elle est sortie ne peut plus être contenue dans un cours réglé ; celle qui volontairement se sépare et s'arrache du tronc qui la nourrit de sa sève doit né- cessairement se flétrir, et servir bientôt à des usages funestes*.
GONERILLE.— En voilà assez : ce texte est absurde.
ALBANIE.— La sagesse et la bonté paraissent viles à rame vile : la corruption ne se complaît qu'en elle- même. — Qu'avez-vous fait, tigresses et non pas filles, qu'avez- vous fait? Un père, un vieillard si bon, que Tours à la tête pendante eût léché par respect, barbares, dénaturées que vous êtes, vous l'avez rendu fou. Gom- ment mon bon frère, un homme, un prince comblé de ses bienfaits, a-t-il pu vous le permettre? Ah! si les cieux ne se hâtent pas d'envoyer sur la terre des esprits visibles pour imposer à ces crimes odieux, les hommes vont bientôt s'entre -dévorer comme les monstres de rOcéan.
GONERILLE. — Hommo dont le cœur contient du lait, qui as bien une joue pour recevoir les coups, une tête pour soutenir les affronts, mais point d'yeux pour discerner ton honneur de ta honte ; qui ne sais pas qu'aux imbé- ciles seulement il appartient de plaindre le misérable qui reçoit la punition avant d'avoir commis le crime ! Où sont tes tambours? La France déploie ses enseignes
I hâve been worth of the whistle : J'ai été digne du coup de sif- flet, allusion au vieux proverbe : C'est unpauvre chien que celui qui n'est pas digne du coup de sifflet 4
• Les plantes flétries étaient en grande réquisition pour les opérations de sorcellerie.
ACTE IV, SOÈNB II. 91
dans nos champs siletidiëux : déjà celui qui t'apporte la mort, le casque couvert de plumes, commence à te me- nacer; et toi, vertueux imbécile, tu demeures tranquille à crier : Hélas ! pourquoi se coruhiit-il ainsi?
ALBANIE.— Regarde-toi, furie! La difformité des dé- mons ne paraît pas aussi horrible en eux que dans une femme.
GONERiLLE.— Oh I qucl fou ridiculo !
ALBANIE.— Être mensonger, et qui te sers à toi-même de masque, prends garde que tes traits ne deviennent ceux d'un montre : si jô voulais permettre à mes mains de suivre le mouvement de mon sang, elles ne seraient que trop disposées à briser, à déchirer ta chair et tes os ; mais, quoique tu sois un démon ^ la figure d'une femme te protège.
GONBRiLLB. — ^Vraiment, vous voilà du courage mainte- nant I
(Entre un messager.)
ALBANIE. — Quelles nouvelles?
LE MESSAGER. — 0 moU bou scigncur, le duc de Cor- nouailles est mort : il a été tué par un de ses serviteurs au moment où il allait crever Tœil qui restait au comte de Glocester.
ALBANIE. — ^Les yeux de Glocester !
LE MESSAGER. — ^Uu scrviteur qu'il avait élevé, saisi de compassion, a voulu s'opposer à ce dessein en tirant Tépée contre son puissant maître, qui, furieux, s'est élancé sur lui : ils l'ont percé à mort, mais non pas avant que le duc eût reçu le coup funeste qui Ta enlevé bientôt après.
ALBANIE. — Ceci montre que vous êtes là-haut, justiciers qui vengez si promptement les crimes commis par nous sur la terre I Mais ce pauvre Glocester, a^t-il perdu son autre œil?
LE MESSAGER.— -Tous Ics dcux, tous Ics deux, mon sei- gneur.— Cette lettre, madame, exige une prompte ré- ponse ; elle est de votre sœur.
GONERiLLË, à paH. — D'uu côté, ceci me plaît afese^. — Mais à présent que la voilà veuve, et mon Glocester au-
92 LE ROI LBAR.
près d'elle, tout l'édifice que j'ai bâti dans mon imagi- nation peut se renverser sur mon odieuse vie. Sous un autre rapport, cette nouvelle n'est pas si désagréable. — Je vais lire la lettre et y répondre.
(Elle sort.)
ALBANIE. — ^Et OÙ était son fils, tandis qu'ils lui arra- chaient les yeux ?
LE MESSAGER. — Il était vcuu ici avec Milady,
ALBANIE. — ^Mais il n'est pas ici.
LE MESSAGER. — Nou, mou bou seigucur ; je viens de le rencontrer comme il s'en retournait.
ALBANIE. — Sait-il cette méchanceté ?
LE MESSAGER. — ^Oui, mou bou seigucur : c'est lui qui a . dénoncé son père, et il n'a quitté le château que pour laisser im plus libre cours à la punition.
ALBANIE. — 0 Glocester, je vis pour te remercier de l'at- tachement que tu as montré au roi, et pour venger tes yeux !~Viens, ami, viens m'instruire de ce que tu peux savoir de plus.
(Ils sortent.)
SCÈNE III
Le camp français près de Douvres. Entrent KENT et LE GENTILHOMME.
KENT. — Pourquoi le roi de France est- il reparti si promptement? En savez-vous la raison?
LE GENTILHOMME.— On a peusé, depuis son arrivée, à des choses qu'il avait laissées imparfaites dans ses États et qui menaçaient la France d'im si grand danger qu'elles demandaient impérieusement qu'il y retournât en per- sonne.
KENT. — Et qui a-t-il laissé à sa place pour général?
LE GENTILHOMME. — Le maréchal de France monsieur Le Fer.
KENT. — La reine, en lisant les lettres que vous avez apportées, a-t-elle donné quelque signe de chagrin?
ACTE IV, SCÈNE III. 93
LE GENTILHOMME. — Oui, seigneuF, elle les a prises et les a lues en ma présence, et de temps en temps une grosse larme coulait sur sa joue délicate. Cependant elle sem- blait demeurer maîtresse de sa douleur, qu'on voyait se révolter et vouloir prendre l'empire sur elle.
KENT. — Oh ! elle a donc été émue !
LE GENTILHOMME. — Nou pas jusqu'à la violeuce.... La patience et la douleur disputaient à qui la montrerait sous une forme plus touchante. Vous avez vu le soleil et la pluie paraître à la fois : son sourire et ses pleurs of- fraient rimage d'un jour plus doux encore. Le tendre sourire, errant sur ses lèvres vermeilles, semblait ignorer quels hôtes remplissaient ses yeux, d'où les larmes s'échappaient comme des perles détachées de deux dia- mants : en un mot, la douleur serait une beauté raie et adorée, si elle seyait aussi bien à tous les visages.
KENT. — Ne vous a-t-elle point fait de question ?
LE GENTILHOMME. — Oui, uue OU dcux fois elle a soupiré le nom de père en haletant, comme si ce nom eût op- pressé son cœur. Elle s'est écriée : Mes sœurs! ô mes sœurs! quelle honte pour des femmes! Mes sœurs! Kent! mon père! Mes sœurs! Quoi! pendant V orage ^ pendant la nuit! quon ne croie plus à la pitié! Alors elle a secoué Teau sainte qui remplissait ses yeux célestes ; les larmes se sont mêlées à ses cris, et soudain elle s'est éloignée pour se livrer seule à sa douleur.
KENT. — Ce sont les astres, ces astres placés au-dessus de nos têtes, qui règlent nos destinées ; autrement deux époux ne pourraient engendrer des enfants si divers. — Lui avez-vous parlé depuis?
LE GENTILHOMME. — NoU.
KENT. — Était-ce avant le départ du roi que vous l'avez vue?
LE GENTILHOMME. — NoU , c'cst dopuis.
KENT.— C'est bien, monsieur. — Le pauvre malheureux Lear est dans la ville : quelquefois, dans ses meilleurs moments, il se rappelle fort bien quel motif nous a fait venir ici, et refuse absolument de voir sa fille.
LE GENTILHOMME. — Pourquoi, mou bon monsieur?
04 LE ROI tEA.R.
KENT. — Une honte insurmontable l'y pousse : la dureté avec laquelle il lui a retiré sa bénédiction Ta abandon- née à la merci du sort dans une contrée étrangère, et a transporté ses droits les plus précieux à ses filles au cœur de chien ; toutes ces pensées déchirent son âme de traits si empoisonnés, qu'une brûlante confusion le tient éloigné de Cordélia.
LE GENTILHOMME. — Hélas ! pauvro gentilhomme!
KENT. — Savez-vous quelques nouvelles de Tarmée des ducs d'Albanie et de Comouailles?
LE GENTILHOMME. — Oui, elle cst en marche.
KENT. — Allons, monsieur, je vais vous conduire â notre maître Lear, et vous laisser avec lui pour l'accompa- gner. Un important motif me retient encore pour quel- que temps sous le déguisement qui me cache. Quand je me ferai connaître, vous ne vous repentirez pas des ren- seignements que vous m'avez donnés. Je vous prie , venez avec moi.
(Ils sortent.)
SCÈNE IV
Toujours dans le camp.— Une tente. Entrent CORDÉLIA, UN MÉDECIN, des Soldats.
coRDtoA.-^HélasI c'est lui-même : on vient de le ren- contrer furieux comme la mer agitée, chantant de toute sa force, couronné de fumeterre rampante et d'herbes des champs, de bardane, de ciguë, d'ortie, dç coquelicot, d'ivraie, et de toutes les herbes inutiles croissant dans le blé qui nous sert d'aliment. Envoyé? une compagnie * ; qu'on parcoure chaque acre dans ces champs couverts d'épis, et qu'on l'amène devant nos yeux. {Un of^ier sort.) — Que peut la sagesse humaine pour rétablir en lui la raison dont il est privé? Que celui qui pourra le secourir prenne tout ce que je possède.
LE MÉDECIN,— Madame, il y a des moyens. Le sommei
* A century.
ACTE ÎV, SCÈNE V. ft8
est le père nourricier de la nature ; c'est de sommeil qu'il a besoin : pour le provoquer en lui, nous avons des simples dont la vertu puissante parviendra à fermer les yeux de la douleur.
coRDÉLïA. — Secrets bienfaisants, vertus cachées dans le sein de la terre, sortez-en arrosées par mes larmes ; secondez-nous, portez remède aux souffrances de ce bon vieillard. Cherchez, cherchez, cherchez-le, de peur que sa fureur, abandonnée à elle-même, ne brise les liens d'une vie qui n'a plus les moyens de se diriger.
(Entre un messager.)
LE MESSAGER. — Des nouvoUes , madame : Tarmée anglaise s^avance.
CORDÉLÏA.— On le savait déjà; nos préparatifs sont faits pour la recevoir. — 0 père chéri, c'est pour toi seul que je travaille : le puissant rpi de France a eu pitié de ma douleur et de mes larmes importunes. Ce n*est point enflés par l'ambition que nous avons été excités à prendre nos armes ; c'est Tamour, le tendre amour et les droits de notre vieux père.., Puissé-je bientôt avoir de ses nouvelles et le voir !
SCÈNE V
Un appartement dans le ohâteau de Crl9ce«ter. RÉGANE KT OSWALD.
RÉGANE. — Mais l'armée de mon frère est-elle en marche ?
OSWALD. — Oui, madame.
RÉGANE. — ^Y est-il en personne?
osvsTALD. — Oui, madame, à grand^peine : votre sœur est le meilleur soldat des deux.
RÉGANE. — Lord Edmond n'a-t-il pas vu votre maître chez lui?
OSWALD.-— Non, madame.
RÉGANE. — Et que peut contenir la lettre que lui écrit ma sœur?
96 LE ROI LEAR.
oswALD.— Je rignofe, madame.
RÉGANE. — Au fait, c'est pour des soins bien importants qu'il est parti d'ici en diligence. C'a été une grande imprévoyance, après avoir arraché les yeux à Glocester, de le laisser en vie : partout où il arrive, il soulève tous les cœurs contre nous. Edmond est parti, je pense, pour Taller, par pitié, délivrer des misères de la vie plongée dans les ténèbres : il doit aussi reconnaître les forces de l'ennemi.
oswALD. — Il faut que jelesuive,madame, avec ma lettre.
RÉGANE. — Nos troupes se mettent en marche demain : restez ici; les chemins ne sont pas sûrs.
OSWALD. — Je ne le puis, madame, ma maîtresse m'a imposé le devoir d'exécuter cet ordre.
RÉGANE.— Mais pourquoi écrit-elle à Edmond? Ne pou- vait-elle vous charger verbalement de ses ordres? Peut- être... — Je ne sais quoi...— Je t'aimerai de tout mon cœur... — ^Laisse-moi décacheter cette lettre.
OSWALD. — Madame, j'aimerais mieux...
RÉGANE.— Je sais que votre maîtresse n'aime point son mari ; j'en suis sûre : \^ dernière fois qu'elle vint ici, elle lançait au noble Edmond d'étranges œillades et des regards bien significatifs. Je sais que vous êtes dans son intime confiance.
OSWALD. — ^Moi, madame ?
RÉGANE.— Oui, je sais ce que je dis; vous y êtes, je le sais : ainsi je vous en avertis, faites bien attention à ceci. — Mon époux est mort : Edmond et moi nous nous sommes parlé ; il est beaucoup plus à ma convenance qu'à celle de votre maîtresse. Vous pouvez comprendre le reste. Si vous le trouvez, donnez-lui ceci, je vous prie; et quand vous rendrez compte de tout ce que je vous dis à votre maîtresse, conseillez-lui, s'il vous plaît, de rappeler à elle sa raison. Maintenant adieu.— Si vous entendez par hasard parler de cet aveugle traître, la faveur sera pour celui qui nous en défera.
OSWALD.— Je voudrais pouvoir le rencontrer, madame, et je vous prouverais à quel point je suis dévoué,
RÉGANE.— Je te souhaite le bonjour.
ACTE IV, SCÈNE VI. 97
SCÈNE VI
Dans la campagne près de Douvres. GLOCESTER, EDGAR, vêtus en paysans,
GLOCESTER. — Quand arriverons-nous donc au sommet de cette montagne que tu sais ?
EDGAR. — Vous commencez à la gravir à présent ; voyez combien nous fatiguons.
GLOCESTER. — Il me semble que le terrain est uni.
EDGAR. — Ohl l'horrible côte! Écoutez; n'entendez-vous pas la mer ?
GLOCEST^. — Non, en vérité.
EDGAR. — Il faut donc que la douleur de vos yeux ait affaibli en vous les autres sens.
GLOCESTER. — Cela pourrait être. Il me semble que ta voix est changée : tu parles aussi en meilleurs termes et d'une manière plus raisonnable que tu ne faisais.
EDGAR. — ^Vous vous trompez tout à fait; il n'y a de changé en moi que l'habit.
GLOCESTER. — Il me semble bien que vous parlez mieux.
EDGAR. — Avancez, seigneur; voici l'endroit; ne bougez pas. — Ohl comme cela fait tourner la tête ! comme cela est effrayant de regarder ainsi là-bas! La corneille et le choucas qui volent dans les airs, vers le milieu de la montagne, paraissent à peine de la grosseur des cigales. — Sur le penchant, à mi-côte, est suspendu un homme qui cueille du fenouil marin. Le dangereux métier! Il me semble qu'il ne paraît pas plus gros que sa tête. — Ces pêcheurs qui marchent sur la grève ressemblent à des souris. —Ce grand vaisseau là-bas à l'ancre paraît petit comme sa chaloupe, et sa chaloupe comme une bouée que la vue peut à peine distinguer. — On ne sau- rait entendre de si haut le murmure des vagues qui se brisent en écimiant sur les innombrables et stériles cail- loux du rivage. — Je ne veux plus regarder de peur que le vertige me prenne et que ma vue se trouble, je tom- berais la tête la première.
98 LE ROI LEAB.
GLOCESTËR. — Placez-moi à Tendroit où vous êtes.
EDGAR, — Donnez-moi votre main : vous voilà mainte- nant à un pied du bord. Pour tout ce qu'il y a sous la lune, je ne voudrais pas seulement sauter sur place.
GLocESTBB. — Lâche ma main. Tiens, mou ami, voilà une autre bourse; il y a dedans un joyau qui vaut bien la peine d'être accepté par un homme pauvre : que les fées et les dieux le fassent prospérer entre tes mains. Éloigne-toi, dis-moi adieu ; que je t'entende partir.
EDGAR, feignant de se retirer, — Adieu donc, mon bon seigneur.
GLOCESTER — Do tout mou cœur.
EDGAR. — Si je me joue ainsi de son désespoir, c'est pour l'en guérir. *
GLOCESTER. — 0 VOUS, dieux puissants, je renonce au monde, et sous votre regard je vais sans murmure me délivrer de ma profonde affliction. Si je pouvais la sup- porter plus longtemps sans me révolter contre votre suprême et insurmontable volonté, cette mèche, usée, cette portion méprisée de mon être, irait brûlant jus- qu'au bout. — Si Edgar vit encore, ô bénissez-le.^Main- tenant, ami, adieu.
(Il saute et tombe de sa hauteur sur la plaine.)
EDGAR. — C'est donc fini, seigneur, adieu ! Et cependant je ne conçois pas comment la volonté peut parvenir à dérober le trésor de la vie, lorsque la vie elle-même cède et se laisse dérober. S'il avait été où il le pensait, en ce moment toute pensée serait finie. — Êtes- vous vivant ou mort ? . . . Hé ! monsieur ! . , . Tami ! m*entendez-vous ?. . . parlez . —Serait-il possible qu'il eût passé de cette manière? Mais non, il revient à lui. — Qui êtes-vous, monsieur?
GLOCESTER. — Va- t'en, et laisse-moi mourir.
EDGAR. — Si tu avais été autre chose qu'un fil de la Vierge S une plume ou un souffle d'air, en te précipitant d'une hauteur de tant de brasses, tu te serais écrasé comme un œuf. Cependant tu respires, tu as un coi^s
* Gossamer, Ce sont ces fils blancs que Ton voit voltiger en automne.
ACTE IV, SCÈNE VI. 99
pesant, et ton sang ne coule point! et tu parles! et tu n'es pas blessé ! Dix mâts Tun au bout de Tautre n'at- teindraient pas à cette hauteur d'où tu viens de tomber perpendiculairement. Ta vie est un miracle; parle donc encore.
GLOCESTER. — ^Mais suis-je tombé ou non?
EDGAR. — De Teffroyable cime de cette montagne de craie. — Regarde cette hauteur d'où Talouette à la voix perçante ne pourrait être ni vue ni entendue. — ^Regarde seulement en l'air.
GLOCESTER. — Hélas ! je n'ai plus d'yeux. — Le malheur est-il donc privé du bienfait de pouvoir par la mort se délivrer de lui-même? Il restait encore quelque consola- tion quand la misère pouvait tromper la rage d'un tyran et se soustraire à ses orgueilleuses volontés.
EDGAR. — Donnez-moi votre bras ; allons, levez-vous.— Bon.— Comment êtes-vous? Sentez -vous vos jambes, pouvez-vous vous tenir debout ?
GLOCESTER.— Trop bien, trop bien.
EDGAR. — C'est la chose la plus miraculeuse ! — Qu'est-ce donc que j'ai vu s'éloigner de vous au sommet de la montagne?
GLOCESTER. — Un pauvre malheureux mendiant.
EDGAR. — Ici, d'en bas où j'étais ses yeux m'ont paru comme deux pleines lunes, il avait un millier de nez, des cornes contournées, et ondulait comme la mer en furie : c'était quelque esprit. — Ainsi, heureux vieillard, tu dois penser que les dieux très-grands, qui font leur gloire de ce qui est impossible aux hommes, ont voulu te sauver.
GLOCESTER. — Je me rappelle maintenant. Désormais je supporterai l'affliction jusqu'à ce qu'elle crie d'elle- même : Assez, assez, meurs. — Celui dont tu me parles, je l'ai pris pour un homme ; il ne cessait de répéter : L'es- prit, l'esprit! C'est lui qui m'avait conduit à cet endroit.
EDGAR. — Cherche la liberté d'esprit et la patience. (Entre Lear, bizarrement paré de fleUrs.) — Qui vient ici? Une tête en bon état n'arrangerait jamais ainsi celui qui la porte.
100 LE ROI LEAR.
LEAR. — Non, ils ne peuvent me rien faire pour avoir battu monnaie : je suis le roi en personne.
EDGAR. — G spectacle qui me perce le cœur!
LEAR. — En cela la nature est supérieure à Tart. — Venez, voilà l'argent de votre engagement. Ce drôle tient son arc comme un épouvantail à corbeaux. — Lan- cez-moi là une flèche dune aune.... Regardez, regardez, une souris! paix, paix; ce morceau de fromage grillé fera l'affaire.... Voilà mon gantelet; j'en veux faire Fes- sai sur un géant. — Apportez les haches d'armes.... Il vole bien Toiseau. Dans le but! dans le but! — Holà! le mot d'ordre.
EDGAR. — Marjolaine.
LEAR. — Passe.
GLOCESTER.— Je counais cette voix.
LEAR. — Ah! Gonerille! — Avec une barbe blanche !— Ils me flattaient comme un chien ; ils me disaient que j'avais des poils blancs dans ma barbe, avant seulement que les noirs eussent poussé. ... Répondre ainsi oui et non à tout ce que je disais ! — Oui, et non aussi, cela n'était pas d'une bonne théologie.... Quand un jour la pluie est venue me tremper, et le vent faire claquer mes dents ; quand le tonnerre n'a pas voulu se taire à mon ordre, c'est alors que je les ai connus, que j'ai senti ce qu'ils étaient. Allez, allez, ce ne sont pas des hommes de parole. Ils me disaient que j'étais tout ce que je voulais être : c'est un mensonge.... je ne suis pas à l'épreuve de la fièvre.
GLOCESTER. — L'acceut de cette voix m'est bien connu. N'est-ce pas le roi?
LEAR. — Oui, des pieds à la tête un roi. — Quand je prends un air sévère, vois comme mes sujets tremblent. — Je fais grâce à cet homme de la vie. — Quel était son crime? l'adultère? Tu ne mourras point. Mourir pour un adultère ? Non, non ; le roitelet et la petite mouche dorée vont libertinant sous mes yeux. Encouragez les accou- plements. Le fils bâtard de Glocester a été plus tendre pour son père que ne l'ont été pour moi mes filles, engendrées entre les draps d'un lit légitime. A la
ACTE IV, SCÈNE VI. 101
besogne, luxure, pêle-mêle; j'ai besoin de soldats. — Voyez cette dame au sourire ingénu, dont la physiono- mie vous ferait supposer qu'elle cache la neige sous sa robe , qui raffine sur la vertu, et hoche la tête au seul nom de plaisir : le chat sauvage et l'étalon enfermé dans Técurie n'y courent pas avec im appétit plus désordonné. A partir de la taille ce sont des centaures, quoique tout le haut soit d'une femme ; les dieux ne possèdent que jusqu'à la ceinture, tout ce qui est au-dessous appar- tient aux démons; là est l'enfer, Tabime sulfureux, brûlant, bouillant; infection, corruption!... Fi! fi! fi! pouah! pouah! — Honnête apothicaire, donne moi une once de musc pour purifier mon imagination. Voilà de l'argent pour toi.
GLOCESTER. — Oh ! laissez-moi baiser cette main.
LEAR. — Que je l'essuie d'abord, elle sent la mortalité.
GLOCESTER. — 0 ruiucs de l'œuvre de la nature! Ce grand univers aussi finira par se réduire au néant.— Me reconnais-tu?
LEAR. — Je me rappelle assez bien tes yeux. Je crois que tu me regardes de travers. Fais du pis que tu pour- ras, aveugle Cupidon; non, je n'aimerai plus. — Lis ce cartel; remarques-en seulement les caractères.
GLOCESTER. — Qnaud toiitos les lettres seraient autant de soleils, je n'en pourrais pas voir une seule.
EDGAR. — Je n'avais pu y croire sur le récit d'autrui cela est bien vrai, et cela me brise le cœur.
LEAR. — Lis donc.
GLOCESTER.— Comment, avec l'orbite de l'œil?
LEAR. — Oh ! oh ! est-ce bien vous qui êtes ici avec moi ? et point d'yeux à votre tête, point d'argent dans votre bourse? — Vos yeux sont dans un cas très-grave, et l'état de votre bourse est léger*; et cependant vous voyez comme va le monde.
GLOCESTER. — Je le vois parce que je le sens.
* Your eyes are in a heavy casCj yçur purse in a light. Il y a ici un triple jeu de mots sur case (cas, boîte, case,^ et sur light (léger, lumière). Cela était imj)0s3ible à rendre.
102 LE ROI LEAR.
LEAî\»— Qiioi! es-tu foii? Uri homme ii*a pas bosoin de ses yeux pour yoir comment va le monde : regarde avec tes oreilles. Vois ce juge qui gourmande si sévèrement ce simple voleur. Un mot à Toreille : change-les de place^ et dis à pair du non : « Qui est le juge ? qui est le volent? » As-tu vu le chien d'un fermier aboyer après un mendiant?
GLOCESTERi-M)ui, scigneur.
LEAR.— Et la pauvre créature fuir devant le mâtin? Eh bien! tti as vu rimage parlante de Tautoritê : on obéit à un chien quand il est en fonction. Coquin de sergent, retiens ta main sanguinaire. Pourquoi frappes-tu à fcoups de fouet cette fille de joie? Dépouille donc tes propres épaules, car tu brûles de commettre avec elle le péché pour lequel tu la châties. L'usurier fait pendre Tescroc. Les petits vices paraissent à travers les haillons de la misère ; mais la robe, la simarre fourrée cachent tout. Couvre le péché d'une armure d'or, et la lance vigou- reuse de la justice viendra s'y briser sans Tentamer : mais qu'il n'ait pour se défendre que des haillons, un pygmée va le percer d'une paille. — Personne ne fait de mal, personne, je dis personne : je les soutiendrai* Ami, tiens cela de moij qui ai le pouvoir de fermer la bouche dé Taccusateur. — Prends des lunettes, et, comme un malin politique, fais semblant de voir ce que tu ne vois pas. — Allons, allons, vite, vite, ôtez-moi mes bottes. Ferme, ferme ; bon.
EDGAR. — Mélange de bon. sens et d'extravagance! De la raison au milieu de la folie !
LEAR. — Si tu veux pleurer mes malheurs, prends mes yeux. Je te connais bien ; tu te nommes Glocester. Il faut que tu prennes patience. Nous sommes venus dans ce monde en pleurant; tu le sais bien, la première fois que nous aspirons l'air, nous crions, nous pleurons. Je vais te prêcher, écoute-moi bien.
GLOCESTER. — Hélas ! hélas !
LEAR. — Lorsque nous naissons, nous pleurons d'être arrivés sm* ce grand théâtre de fous. — Voilà un bon chapeau. Ce serait un stratagème ingénieux que de ferrer
ACTE IV, SCÈNE Vl. 103
xin escadron de cavalerie avec du feutre. J'en ferai Tessai ; et quand j'aurai ainsi surpris ces gendres, alors tue, tue, tue, tue, tue, tue !
(Entre uti gentilhomme avec des valets.)
LE GENTILHOMME. — Oh ! le voilâ! Mettez la main sur lui. — Seigneur, votre chère fille. ...
LBAR.— Quoi, point de secours? Gomment! moi pri- sonnier? je suis donc né pour être toujours le jouet de la fortune I — Traitez-moi bien, je vous payerai une ran- çon. Qu'on me donne des chirurgiens ; j'ai la cervelle blessée.
LE oëKtilhommb. — Vous aurez tout ce (Ju'il vous plaira.
LEAR. — Quoi ! personne qui me seconde? On me laisse à moi seul? Eh quoi! cela rendrait un homme, un homme de selj capable de faire de ses yeux des arro- soirs, et d'en abattre la poussière d automne «
LE GENTILHOMME. -^ Mou bou seigueur...
LEAR. — Je mourrai bravement comme un époux à la noce. Allons! — ^Je serai jovial; venez^ venez : je suis un roi, save2-vous cela, mes maîtres?
GLOCESTER. — Vous étes uue personne royale, et nous sommes tous à vos ordres.
LEAR. — Alors il y a encore quelque chose à faire. Mais si vous rattrapez, ce ne sera qu'à la course. Zest, zest.
(Il sort en courant. — Les valets le poursuivent.)
LE GENTILHOMME. — Spcctaclo digne de compassion dans le plus pauvre des misérables ; au delà de toute expres- sion dans un roi. — Tu as une fille qui sauve la nature de la malédiction générale que les deux autres ont atti- rée sur elle.
EDGAR. — Salut, mon bon monsieur.
LE GENTILHOMME. — Hâtcz-vous ; que Voulez-voUs?
EDGAR. — Avez-vous euteudu dire, seigneur, qu'une bataille se prépare?
LE GENTILHOMME. — Certainement, c'eist pubUc : il ne faut qu'avoir des oreilles pour eh être informé.
EDGAR. — Mais faites-môi le plaisir de me dire si l'autre armée est bien éloignée.
LE GENTILHOMME.— Non, elle s'avance en dihgence ; on
104 LE ROI LEAR.
s'attend à chaque instant à voir paraître le corps d'armée.
EDGAR.— Je vous remercie, monsieur; c'est tout.
LE GENTILHOMME. — Bien que des raisons particulières arrêtent ici la reine, son armée est en mouvement.
EDGAR. — Je vous remercie, monsieur.
(Le gentilhomme sort.)
GLOCESTER. — ^Vous, ô dieux toujours cléments, retirez- moi la vie, et ne permettez pas que mon mauvais génie vienne encore me tenter de mourir avant que ce soit votre bon plaisir.
EDGAR. — Vous priez bien, mon père !
GLOCESTER. — Mais vous, mon bon monsieur, qui êtes- vous?
EDGAR. — Le plus pauvre des hommes, dompté par les coups de la fortune, et que l'apprentissage des chagrins qu'il a connus et ressentis a rendu susceptible d'une douce pitié. Donnez-moi votre main ; je vous conduirai vers quelque asile.
GLOCESTER. — Je te remercie du fond du cœur : puissent îa bonté et la bénédiction du ciel te le rendre.
(Entre Oswald,)
oswALD. — Ah! voici une heureuse capture! Il a été mis à prix. — La chair et les os de ta tête aveugle ont été fabriqués , je crois , pour faire ma fortune. — Vieux, malheureux traître, recueille-toi bien vite; Tépée qui doit te détruire est levée.
GLOCESTER. — Que ta main secourable lui prête pour cela la force nécessaire.
(Edgar se met entre eux deux.)
OSWALD. — Pourquoi, rustre audacieux, oses-tu soute- nir un traître mis à prix? Ote-toi de là, de peur que la contagion de sa destinée ne s'empare également de toi. Quitte son bras.
EDGAR, en langage gallois, — Che n'ie quitterai pas, monchieur, sans en savouer des meilleures résons.
OSWALD.— Quitte-le, misérable, ou tu es mort.
EDGAR. — Mon pon chentilhomme, allez vont' chemin, et laissez passer le pouv' monde. Si ch' avais été pour
ACTE IV, SCÈNE VI. i05
céder côm' ça ma vie à ces ceux-là qui font tu pruit, a s' rait téjà moins longue qu'a ne Ta été de quince chours. Allons, n'approuche pas dé ce vieux homme : ein peu loin, che vous avertis, ou nous verrons ce qui y a de pu dur de vont' caboche ou t' mon gourdin. Che vous parle tout bonnement, oui.
oswALD. — Retire-toi, ordure.
EDGAR. — Che vous casserai vos dents , monchieur ; avancez. — Gh' m'embarrasse bien de vos pottes.
(Ils se battent. Edgar abat Oswald d'un coup de bâton. \
OSWALD. — Esclave, tu m'as tué. Prends ma bourse, vi- lain : si tu veux prospérer en ce monde, enterre mon corps, et remets la lettre que tu trouveras sur moi à Ed- mond, comte de Glocester : cherche-le dans l'armée an- glaise.— 0 mort malencontreuse I
(Il meurt.)
EDGAR. — Oh ! je te connais bien, officieux vilain, aussi dévoué aux vices de ta mMtresse que le pouvait désirer sa méchanceté.
GLOCESTER. — Quoi ! est-il mort?
EDGAR. — Asseyez-vous, vieux père, reposez-vous. — Cherchons dans ses poches : ces lettres dont il parle peuvent m'être très-utiles.... Il est mort : je suis seule- ment fâché qu'il n'ait pas eu un autre bourreau que moi. — Voyons.... Permets, cire complaisante, et vous, bonnes manières, ne nous blâmez pas : pour savoir le secret de nos ennemis, nous leur ouvririons bien le cœur; ouvrir leurs papiers est plus légitime.
(Il lit la lettre.)
« Rappelez -VOUS nos serments mutuels ; vous avez « mille occasions de vous en défaire. Si la volonté ne « vous manque pas, le temps et le lieu vous offriront « des occasions dont vous saurez profiter. Il n'y a rien « de fait s'il revient vainqueur : alors je serai sa cap- « tive, et son lit sera ma prison. Déhvrez-moi du dégoût « que j'y éprouve \ et, pour votre salaire, prenez-y « place. Votre épouse (voudrais-je dire) et affectionnée « servante.
« GONERILLE. »
* From the loathed warmlh. . /.
106 LE ROI LËAR.
Oh ! combien insensible est Tespace qui sépare les di- verses volontés d'uùe femme! — Un complot contre lés jours de son vertueux époux ^ et mon frère pris en échange!... Là^ je vais te cacher dans le sable, message impie de deux impudiques assassins.— Quand il en sera temps, ce fâcheux papier frappera les yeux du duc dont on machine la perte. II est heureux pour lui que je puisde lui apprendre à la fois et ta mort et raffaire dont tu étais changé.
(Edgàt sort traînant dehors le dorps d'Oswald)
GLOCEstER. — Le roi est fou. Oh I combien est donc te- nace ftion odieuse raison, puisque je résiste et que j'ai le sentiment bien net de tnes énoi'mès chagrins ! Il vau- drait bien mieux avoir perdu Teëprit : mes pensées alors seraient séparées de mes peines ; et les erreurs de Timagi^ nation ôtënt aux douleurs la connaissance d'elles-mêmes.
(Rentre Edgar.}
EDGAR. — Donnez-moi votre main : il me semble enten- dre au loin le bruit des tambours. — Venez, vieux père, je vais vous confier à un ami.
SCENE VII
Une tente dans le camp des Français. — Lear est endormi sur un lit; près de lui sont un médecin, le gentilhomme et plusieurs autres personnes.
Entrent CORDÉLIA et KENT.
coRDÉLiA. — 0 toi, bon Kent, comment ma vie et mes efforts pourront-ils suffire à m'acquitter de tes bienfaits? Ma vie sera trop courte, et tous mes moyens sont faibles pour y atteindre.
KENT. — Voir mes soins reconnus, madame, c'est en être trop payé. Tous mes récits sont d'accord avec la simple vérité : je n'ai rien ajouté, rien retranché ; je vous ai dit les choses comme elles sont.
coRDÉDiA.— Prenez de meilleurs vêtements ; ces habits jne rappellent trop des heures cruelles. Je t'en prie, quitte-les.
ACTE lY, aCÈNE VII. 107
KBNT. — Excusez-moi, ma chère dame : être reconnu m'arrêterait dans les projets que j'ai formés.— Accôrdei- moi cette grâce de ne me point reconnaître jusqu'à ce que le temps et moi nous le trouvions bon.
coRDÉLiA. — Qu'il en soit donc ainsi, mon bon seigneur. {Au médecin.) Comment va le roi ?
LE MÉDEGiN.^^Madame, il dort toujours.
CORDÉLIA. — Dieux bienfaisants, réparez cette grande plaie que lui ont faite les injures qu'il a souffertes; réta- blissez les idées dérangées et discordantes de ce père métamorphosé par ses enfants.
LE MÉDECIN. — Votre Majesté permet-elle qu'on éveille le roi? Il y a longtemps qu'il répose.
CORDÉLIA. — Suivez ce que vous prescrit votre science, et faites ce que vous croyez à propos de faire. — Est-il habillé?
LE GENTILHOMME. -^ Oui, madame; à la faveur dun sommeil profond, nous l'avons changé de vêtements.
LB MÉDECIN. — ^Ma bonûo dame^soyez auprès de lui quand nous l'éveillerons : je ne doute pas qu'il ne soit calme.
coRDÉLiA.-^Très-bien !
LE MÉDECIN. — VeuiUez bien vous approcher.— Plus fort la musique.
coRDÉLiA.-^O mon cher père ! Guérison, suspends tes remèdes à mes lèvres, et que ce baiser répare le mal violent que mes deux sœurs ont fait tomber sur ta tête vénérable I
KENT.— Bonne et chère princesse !
CORDÉLIA. — Quand vous n'auriez pas été leur père, ces mèches blanches réclamaient leur pitié. Était-ce là un visage qui dût être exposé à la fureur des vents, sup- porter les profonds roulements du tonnerre aux coups redoutables, et les traits perçants et terribles des rapides éclairs qui se croisaient dans tous les sens? Te fallait-il affronter la nuit, pauvre aventurier*, couvert d'une si légère armure? — Le chien de mon ennemi, m'eût-il mordue i aurait passé cette nuit-là auprès de mon feu;
* Poor perdu (enfant perdu); on sait éjue l'on dèiinàit të nom à des soldats plus aventureux ou plus exposés que les Autres.
108 LE ROI LEAR.
et toi, mon pauvre père, tu devais être forcé à chercher un abri parmi les pourceaux, les misérables abandonnés du ciel, sur